Florent Marchet – Interview depuis chez lui

C’était en septembre 2007, j’écrivais des chroniques pour le webzine Hexalive (disparu de la toile), j’avais adoré son album Rio Baril, et il s’agissait de ma toute première interview en face à face.

Grosse pression, donc, pour un article fleuve, trop long déjà pour l’époque, mais qui a sa place en ligne au moment où Florent Marchet a sorti un nouvel album, « Garden Party », à déguster sans attendre.

On y parlait de déterminisme, de l’enfance, de la vie d’artiste, de l’écriture, de ses pairs, et aussi d’aimer faire long !

Je ne sais pas qui lira cette interview dans son intégralité, mais qui sait…

Florent Marchet (c) Isatagada

6 septembre 2007 – Florent Marchet me reçoit dans son appartement parisien. Je suis stressée mais il me met tout de suite à l’aise (« faut pas, c’est comme une conversation en fait »)  et m’offre à boire. L’immeuble en ravalement pour encore trois mois nous donne un sujet de discussion et une occasion briser la glace facilement ; le bruit des travaux, omniprésent en journée, est très pénible … 

Heureusement, à cette heure c’est calme …

Hexalive : Quel est votre parcours artistique et notamment comment avez-vous su un jour que vous vouliez passer votre vie à faire de la musique…

Florent Marchet : Je n’ai pas vraiment de souvenirs, je suis un peu né sur un rail. Il n’a jamais été question pour moi de faire autre chose que de la musique. J’ai commencé à l’âge de cinq ans le piano. J’étais très attiré par les instruments, et je m’amuse souvent à dire que pour moi la musique était plus visuelle et tactile qu’auditive. J’aimais toucher les instruments en fait, j’aimais les mouvements des corps des musiciens, ça m’a souvent fasciné… Mes parents ont une salle de concert aussi, ils s’occupent de programmation dans le Berry, ils ont toujours fait venir plein de musiciens. Au départ, les musiciens étaient hébergés à la maison, ils n’avaient pas les moyens de les loger à l’hôtel. C’est comme ça que j’ai vu des gens comme  Micky Grailler (Michel Grailler – NDLR) le pianiste de Chet Baker par exemple qui venait et qui m’a appris mes premières gammes, ainsi que Christian Vander,  pour lequel je me souviens d’une forte animalité justement derrière la batterie, ce qui m’a vraiment d’abord fasciné, plus que la musique en elle-même. Par la suite j’ai continué le piano, c’était un vrai compagnon de jeu et donc j’ai toujours fait de la musique (son chat monte sur mes genoux : « j’ai un chat un peu mondain » dit-il) et le piano s’avère être un véritable animal de compagnie justement, je n’avais pas de chien, j’aurais bien aimé ; mais j’avais un piano ! Par la suite j’ai essayé de me détacher de cela car j’étais un peu désarçonné lorsque j’ai commencé des études, même après le bac, me disant que je n’avais que ce choix là dans la vie, comme si j’avais un peu hérité de la boutique de mes parents…

H : C’était des études de quoi ?

FM : J’ai commencé à faire des études de philo et en parallèle un peu de l’histoire de l’art mais c’était surtout pour me prouver que ma vie n’était pas si tracée que ça, que ce n’était pas forcément uniquement la musique qui allait m’animer tout le temps. J’aimais l’idée d’avoir d’autres centres d’intérêts parce que c’est très effrayant : on se dit que si on fait de la musique, que c’est sa seule passion, et qu’on n’y arrive pas, ou qu’on arrive pas à en vivre … j’avais peur de répercutions catastrophiques sur mon psychisme (rire).

H : Et que disent les parents quand ils voient le fiston s’embarque là dedans…

FM : Ils étaient ravis, C’était une maison très libre où il fallait absolument s’épanouir, c’était le maître mot, se réaliser en tant qu’individu, c’était la chose bien plus importante que les études. Sauf que moi je savais que je n’avais qu’une seule passion, la musique, par contre je ne savais pas si j’avais les capacités pour devenir vraiment  musicien, pour en vivre. C’est pour ça qu’au départ ce n’était pas forcément l’idée de devenir chanteur qui m’animait, mais c’était surtout, avant tout, d’être musicien et d’en vivre, de vivre de ma passion. Alors j’ai multiplié les expériences, j’ai travaillé pour du théâtre, dans des pianos-bars, des groupes de musique irlandaise, yiddish,… J’ai commencé à multiplier les activités aussi, m’apercevant vers l’âge de 17 ans que je ne pourrais pas être concertiste, (ce que je voulais à la base, je n’ai écouté que du classique jusqu’à l’âge de 17 ans) j’ai commencé à jouer du jazz mais aussi à apprendre l’accordéon quand un groupe avait besoin d’un accordéoniste, ou la mandoline, la guitare, la  basse, enfin un tas d’instruments et à devenir multi instrumentiste. Voilà, à défaut de ne pas être excellent dans un instrument je préférais être moyen partout…

H : Il n’y a pas eu d’événement précis qui a poussé dans une direction ?

FM : Aucun… je me suis laissé porté par la vie sans être véritablement déterminé en tant qu’individu… je crois que c’est un peu mon problème, je manque cruellement d’ambition en fait …

H : Ce n’est pas ce que l’on comprend à l’écoute du disque… 

FM : Après que j’ai une ambition artistique, de vouloir défendre des choses, de vouloir travailler énormément mes arrangements… J’y passe beaucoup de temps et j’ai toujours ce souci d’exigence ; après je n’avais pas spécialement l’envie, lorsque j’ai signé pour mon premier album avec une maison de disque, d’être chanteur…  j’avais eu ce désir là avant…  mais je voulais plutôt être auteur compositeur, arrangeur, réaliser des albums pour d’autres etc.. Le problème c’est que c’est un métier très fermé, comme toutes les disciplines artistiques en fait, les portes s’ouvrent difficilement et quand on me dit « voila, il y a possibilité d’enregistrer un album », je l’ai fait en me disant que ce serait aussi un moyen de rencontrer des gens du métier et de pouvoir travailler pour d’autres, ce qui reste aussi mon objectif, de multiplier les expériences…

Chanteur c’est vraiment un métier à part entière, que je fais volontiers parce que ça me permet d’enregistrer ma musique. Mais c’est vrai qu’il a plein d’à côté qui font qu’on est plus souvent dans de la logistique, et dans des relations avec ses différents partenaires, plus entrain de « gérer » sa carrière d’interprète que de faire sa musique… 

H : Et la représentation aussi peut-être ?

FM : C’est vrai que pour une heure et demi de concert on va passer deux jours sur la route. Récemment je suis allé à Bordeaux, c’était très bien, ce n’est pas le problème mais on part le matin, on passe la journée, on revient le lendemain soir. On a joué une heure et demie… Ce sont des moments où on ne peut pas vraiment lire, pas écouter de musique, on ne peut pas composer, écrire. J’adore les concerts mais à la base, j’écris des chansons pour moi, pour mes amis, pour essayer de montrer une part de moi que je n’arrive pas à exprimer je ne sais pas, peut être par timidité … Là où je prends vraiment plaisir c’est chanter des chansons pour mes amis. J’ai souvent le trac, parfois bien plus qu’en montant sur scène et ce sont ces moments qui sont importants. 

H : Parce qu’il y a un côté « jugement » à ce moment là ?

FM : C’est plutôt qu’on a écrit une chanson, qu’on a couché quelque chose de soi qui représente bien la sensibilité qu’on peut avoir sur tel ou tel sujet et qu’on se dit : est-ce qu’on est bien compris ?

H : Et autant que la musique, il y a une grosse part d’intérêt pour la littérature, les mots, l’écriture. Vous avez un projet en cours …

FM : Oui avec Arnaud Cathrine, on écrit un livre à quatre mains. C’est quasiment fini. Ca m’a fait beaucoup de bien ce projet parce que c’est vrai que je me sens parfois un peu étriqué dans le format chanson que j’aime beaucoup mais euh…c’est très court, un véritable cent mètres et on aurait envie de passer plus de temps sur un sujet, s’attarder sur plus de détails.

H : Rio Baril est un peu un pied de nez à cela ? Une façon de contourner le format en écrivant plein de chapitres pour arriver à un message plus long ?

FM : Oui avec des textes peut être plus denses, un message plus long en effet et puis je ne sais pas, moi j’aime beaucoup les chansons très très longues. Je sais que ce n’est pas du tout dans l’air du temps, et il y les formats radio. Les gens qui me défendent au sein de ma maison de disque me le disent. Ce n’est pas facile et on essaye parfois de faire des montages mais je viens peut être de cette école là et moi j’ai aimé les chansons fleuve de Ferré aussi, ou Murat avec des textes qui font que la chanson va parfois durer plus de dix minutes. Alors c’est sûr cela demande une concentration, une attention. Je me souviens d’une chanson de Murat « Nu dans la crevasse », pas seulement longue pour le texte mais qui intègre aussi une progression musicale. Comme dans la musique instrumentale où il peut y avoir de longues longues plages … En radio en tout cas, les choses sont beaucoup plus instantanées, tout doit aller très vite, ce sont des extraits

H : La longueur revient à la mode non ? Chez les anglo-saxons par exemple, Archive a un morceau de 18 minutes.

FM : Oui, c’est vrai. Mais ils se permettent ça parce qu’il y a le succès, et il y a un morceau qui drive vraiment l’album aussi. Je sais que j’ai une façon d’écouter de la musique qui ne doit pas être très fun mais j’aime bien rester sur mon canapé, ne rien dire, me concentrer, même pendant cinquante minutes, pour écouter un album du début jusqu’à la fin. Mais je pense qu’on est de moins en moins nombreux à écouter de la musique comme ça finalement.

Je me dis souvent, quand on regarde un film, on ne part pas en plein milieu ou quand il s’agit d’un livre, on ne saute pas des pages. Il y en a peut-être qui le font … La chanson tient plus de l’éclair, c’est censé être plus de l’ordre de la détente ou du divertissement que parfois de la réflexion.

H : Pourtant Rio Baril veut faire réfléchir, le disque est porteur d’un message, presque cynique d’ailleurs, sur le déterminisme. On a l’impression qu’on n’a pas tellement le choix.

FM : Je me pose la question du choix depuis très très longtemps. On peut aller chercher cela chez Bourdieu, chez Sartre : comment échapper à sa condition sociale ? On est à une période où l’on essaye de nous faire croire le contraire, où l’on croit au rêve américain. Ca fait fantasmer tout le monde de partir de rien et de devenir millionnaire. Je vois beaucoup d’émissions qui vont dans ce sens là, et font qu’énormément de gens se penchent vers les métiers artistiques, la chanson mais aussi la comédie, le cinéma. Ce sont des métiers Loto en fait. On a l’impression qu’on a peut être une chance de faire quelque chose d’extraordinaire, d’être acclamé comme un héro. C’est ce qui s’est passé un peu pour les télé-réalité finalement. C’est les nouveaux jeux du cirque ; le stade avec les gladiateurs, c’est proche de ça, avec le pouce levé ou baissé, en oubliant qu’il y a un déterminisme social extrêmement fort et que pour une faible minorité de gens qui vont peut être sortir de leur condition, une majorité est empêtrée dedans et restera prisonnier de ça. Donc effectivement j’ai voulu en parler. J’ai fait beaucoup de rencontres dans des hôpitaux psychiatriques, j’ai rencontré beaucoup d’éducateurs spécialisés aussi dans des écoles, qui ont travaillé auprès d’élèves en difficulté, et j’ai toujours été frappé par ce déterminisme.

H : Mais par rapport à eux, votre discours ne vous dérange pas ? C’est un peu dur d’être pessimiste à ce point. Cela veut dire que leur travail à eux est inutile dès le départ !

FM : Non, je pense que l’on peut justement changer les choses sur le terrain, pour que le déterminisme soit moins fort. Et ça passe aussi par les aides sociales et plein d’autres choses qui sont essentielles ; le combat pour moi est véritablement là.

H : Il vaut vraiment la peine d’être mené donc ?

FM : Sûrement oui ! C’est même essentiel. Je ne suis pas du tout nihiliste et c’est justement parce que je  prends en compte ce déterminisme que je pense qu’il faut agir sur le terrain. C’est très important. Il ne suffit pas de vouloir pour pouvoir. Ca montre bien que les choses ne se font pas toutes seules mais que ça se fait aussi de manière collective. Ca tend vers une critique de la société individualiste où l’on pense que chacun a son destin en main et doit se démerder de son côté. Et bien moi je ne suis pas d’accord. Je pense qu’il faut que les gens s’entraident. Les sociétés, on a pu le voir depuis la nuit des temps, n’ont évolué et fait de réels progrès qu’en aidant les plus faibles. Ca c’est toujours passé comme ça. J’ai toujours très peur d’une société qui commence à délaisser les plus faibles, comme aux Etats-Unis. C’est pour ça que je ne suis certainement pas nihiliste.

H : En parlant de collectif, il y a des collaborations avec des personnalités super fortes, Dominique A, Philippe Katerine, il y a eu aussi des choses avec Miossec. Il ne s’agit pas de n’importe qui !

FM : Non, il s’agit de gens, même s’ils n’aiment pas qu’on parle d’eux comme ça, qui pour moi ont été des grands frères, des gens très importants, des gens que j’admire, que j’ai admiré. Il est évident que sans eux, je n’aurais pas écrit les chansons que j’écris aujourd’hui. Ça a a été une très forte influence, et tous les trois (mais il y a Murat aussi), ils ont totalement contribué à décomplexer la chanson française. La décomplexer des grands maîtres, des vieux grands pères qui régnaient sur la dynastie, des gens comme Gainsbourg, comme Brel, comme Ferré, comme Brassens. Ils comptent énormément. J’ai envie de dire, largement autant que Souchon par exemple, parce que musicalement, ils apportent quelque chose de très nouveau dans la variété française. L’apport de la littérature anglo-saxonne et américaine qui est visible, et aussi de la musique anglo-saxonne. La musique française était assez autocentrée et on n’allait pas tellement voir ce qui se faisait ailleurs. C’est quelque chose qui m’avait frappé quand je fréquentais des chanteurs il y a plus de dix ans de cela ; ils n’étaient pas du tout dans le mouvement qu’insufflaient des gens comme Dominique A qui avaient un répertoire plus classique en fait, et j’étais frappé de voir qu’ils se nourrissaient uniquement de chanson française. Ce qui est intéressant c’est le brassage, c’est le métissage. C’est ça qui fait que tout à coup, on réinvente. Si la grosse variété française a tendance à copier la grosse variété internationale, les gens dont je parle se nourrissent aussi bien de musiques du monde, Dominique A notamment qui va chercher dans la musique brésilienne aussi bien que dans la musique anglo-saxonne ou dans celle des années cinquante, ou chez Barbara. C’est très riche. C’est toujours la complexité des êtres et des influences qui donne à la création un caractère spécifique, singulier et intéressant. Je demeure très frappé par ce que fait Damon Albarn qui va à la fois être sur Gorillaz, Blur, ou le travail sur le Mali. Ou encore le groupe Air, ou Sufjan Stevens. Ce sont des gens qui me nourrissent, qui sont très ouverts. Je suis sûr que si on allait chez eux on serait surpris par la variété de styles de leur discothèque. Ce qui est intéressant c’est aussi de savoir qu’il y a des airs musicaux à découvrir et que c’est ce qui va nourrir notre création. C’est comme un cuisinier qui irait chercher plein de saveurs et prendre des risques surtout.

H : Il y a donc bien une ambition musicale dans cet album ! C’est difficile d’être à la hauteur de cette ambition là ?

FM : Je ne me suis pas posé beaucoup de questions. C’est un peu ma marque de fabrique. Lorsque j’ai commencé l’écriture de cet album j’étais à la campagne pendant six mois et j’ai écrit chapitre après chapitre sans me poser la question si c’était des chansons ou pas, si c’était chanté ou parlé. Parfois c’était un texte en prose qui me venait et je me disais : voilà, c’est une partie de l’histoire, elle est là, elle est comme ça et je n’ai pas pensé, c’est peut être ce qui m’a sauvé sur cet album, à la commercialisation. J’étais tellement loin de tout, à la campagne, loin de mes partenaires, de la maison de disques ou d’un éditeur ; je ne faisais pas de concert, je ne rencontrais personne du métier, ce qui fait que j’ai écrit et composé comme je le faisais lorsque j’avais quinze ans et qu’à aucun moment je n’imaginais présenter mon travail en public. J’aime travailler comme ça.

H : Voilà quelque chose qui n’existe pas quand on est auteur compositeur : la confrontation avec le public 

FM : Ah ça c’est la chose la plus violente qui soit pour moi. D’avoir à défendre mes compositions… (je l’interromps)

H : C’est comme ça que vous le ressentez : être devant le public c’est défendre son projet

FM : Non, là ce n’est pas uniquement sur scène parce que sur scène, c’est très différent. J’aime faire de la musique sur scène, je ne me pose pas la question d’avoir à défendre quelque chose, je suis là à ce moment là. Non, je veux parler du moment où la machine se met en route, la machine promotionnelle, avec la maison de disque qui mise sur vous, l’ enjeu financier. C’est quelque chose de très particulier. Au départ on écrit juste une chanson pour ses amis (j’ai l’air un peu naïf comme ça), mais après on se rend compte qu’il y a un véritable enjeu économique, commercial.

H : Justement, on pourrait parler de ce paradoxe entre l’art et tout ce qu’il y a derrière et qui s’apparente plus à du commerce, mais pas seulement, parce que ça va plus loin encore, parce que des gens comptent sur vous. 

FM : C’est très pesant pour moi. Par exemple, j’ai voulu monter un projet scène qui soit dans le même état d’esprit que celui dans lequel j’ai fait l’album ; donc on est nombreux sur scène. Il y a de la vidéo des créations, etc, et du coup c’est un concert qui est très lourd, financièrement j’entends. On est huit sur la route et je me rends compte que j’ai des responsabilités, une équipe, que si l’album ne marche pas suffisamment on aura moins de dates alors qu’il y a des musiciens qui s’engagent … Ce n’est plus la même chose que jouer le week-end avec des amis juste pour le plaisir. Il y a quand même un enjeu économique. C’est vrai que je le sens et il faut essayer de totalement l’oublier. Il faut être totalement amnésique par rapport à ça lorsque l’on se remet à créer et à faire de la musique. Mais je peux comprendre que certains à un moment donné se laissent aller à quelque chose de plus formaté de temps en temps … Ce n’est pas simple. Moi j’ai fait un album comme je l’entendais, en me disant qu’on l’écouterait comme on lit un roman et je me rends compte que c’est difficile après de l’amener à un grand public parce qu’on est heurté à des médias qui forment une sorte de péage pour aller vers le grand public et qui eux vont vous dire que ce n’est  pas assez rythmé, ou pas assez rapide,  pas ceci ou pas cela et en gros, ce n’est pas assez formaté. Comme j’ai eu sur mon premier album avec des chansons qui étaient un peu plus pop, plus faciles d’accès mais j’avais voulu un son très LoFi, un peu sale, petit, etc, et on s’est retrouvés à ne pas passer sur des radios qui vous font pour le coup connaître du grand public et qui étaient à deux doigts de le passer mais qui disaient ben non, mais le son n’est pas … ce n’est pas notre couleur. C’est réel ! Et après on se cache derrière des exceptions, qui confirment la règle finalement. On va se cacher derrière Camille, je sais, c’est merveilleux pour Camille parce qu’elle a un talent incroyable, mais il fallait une grande part de chance aussi. Et je ne sais plus, je vais peut-être me tromper dans la citation mais je crois que c’était Marguerite Duras qui disait : « au-delà de dix mille exemplaires il y a un malentendu » (En fait c’est André Malraux qui disait : « Au-delà de 30 000 exemplaires, c’est un malentendu » – NDLR).  C’est un peu exagéré mais parfois on n’est pas loin du compte. Pour ce qui se passe actuellement pour Philippe Katerine : à la limite, des chansons comme « je vous emmerde » étaient plus commerciales que ce qu’il a aujourd’hui pratiquement ; et ce qu’il fait aujourd’hui et qui étonne tout le monde, il le faisait déjà avec cette histoire de poulet (« Poulet N. 728120 », Album « Les Créatures », 1999 – NDLR) il y a au moins six sept ans, ou avec une chanson qui s’appelle « l’américaine » qui ressemble à la chanson « Marie Le Pen » justement. Pourquoi maintenant ? Pourquoi pas avant ? Heureusement qu’il a eu une maison de disques, qui se trouve être la mienne aussi, et qui y a cru suffisamment et l’a défendu pendant à perte pendant dix ans, en ne gagnant pas un centime sur chaque album. C’est de plus en plus rare une maison de disque qui mise sur un artiste ; parce qu’il faut le temps de se développer, il faut le temps de rencontrer un public et parfois, lorsque l’on fait quelque chose d’un peu plus singulier, ça peut prendre dix ans ! On a que des exemples comme ça, sans parler des monstres sacrés de la chanson française. Quelqu’un comme Gainsbourg a été connu à plus de 45 ans, pas loin de 50 ans, avec « l’homme à la tête de chou », et il n’était pas connu avant.

H : Comment on peut envisager l’avenir de la musique avec la révolution de l’Internet ?

FM : Ce qui me semble primordial à moi en tout cas, c’est de savoir comment on va revaloriser la musique pour lui redonner une valeur autant artistique que commerciale. Aujourd’hui on s’est habitué à ce que la musique ce soit gratuit, à ce que ce soit un cadeau, quelque chose de normal. On la surconsomme ; on écoute d’une oreille distraite plein plein de choses ; on n’a jamais eu autant de disques ; on n’a jamais autant téléchargé. Je ne sais pas ce que l’on en retient de tout ça. C’est comme tous ces gens qui achètent des dizaines, des centaines de DVD. Il faut du temps, parfois il faudrait toute une vie pour voir tous ces films. Je ne sais pas où ils trouvent le temps. C’est assez curieux, on est dans une sur consommation actuellement, et il faut que ce soit immédiat dans les émotions, que ce soit du pré mâchage. Et c’est pareil pour les films, il faudrait même que l’on puisse piger l’histoire si on arrive en plein milieu du film, comme ils font pour les sitcoms où ils retracent sans cesse ce qui s’est passé la veille. Mais pour la musique il y a cette histoire de droits, car comment continuer à faire des albums avec une qualité sonore, avec des musiciens si ces chansons ne génèrent pas de droits auprès des producteurs. Car si ça ne rapporte rien, comment on paye un orchestre philharmonique, comment on paye les musiciens, un batteur, un bassiste, un trompettiste. 

H : La scène génère encore des revenus.

FM : Il y a une crise de la scène malgré ce que l’on dit. Les grandes salles n’ont jamais été aussi remplies, les stades aussi, mais il n’y a jamais eu autant de problèmes pour les petites structures. Il y a des petites salles en province qui crèvent la dalle depuis cinq – six ans et ça personne en relève. On commence juste à en parler un petit peu mais c’est catastrophique. Aujourd’hui quand on se pointe en province, à trente kilomètres de Bordeaux, il y a très peu de chances si on monte un festival avec des gens comme moi, pas très connus, pour qu’il y ait plus de soixante-dix personnes. Ca devient très difficile. Moi je vois avec mes amis musiciens, ça devient très difficile d’en vivre, même avec la scène. Je ne veux pas être pessimiste. Il y a beaucoup de spectacles, il y a beaucoup de choses, beaucoup d’offre et les gens vont vers ce qu’il y a de plus connu. Ils ne prennent pas de risques, ce que l’on peut comprendre. Zéro risque.

H : Internet justement, offre des occasions de découvrir ces nouvelles choses ?

FM : Je ne sais pas si on a tant le choix. Quelqu’un comme Dominique A continue à vendre très peu de disques, il ne faut pas oublier ça. Et il y a un paquet de chanteurs très talentueux, je pense à quelqu’un comme Bertrand Betsch qui n’a même pas de tourneur pour la scène alors que c’est l’une des plus belles plumes de la chanson française actuelle. C’est pareil pour Mathieu Boogaerts. C’est une génération très talentueuse et qui a vraiment des difficultés. Après, pour revenir à cette histoire de commercialisation de la musique et des maisons de disque, je ne sais pas comment la mutation va s’opérer. Il y aura peut être des grands groupes qui vont devenir des mécènes. Des gens qui feront suffisamment d’argent avec de la téléphonie par exemple et qui, pour des histoires de communication et d’image, iront défendre des artistes ou des écrivains, comme ça se faisait au dix-neuvième siècle. C’est pas plus dérangeant que ce soit Sony, Universal ou SFR finalement, qu’est-ce que ça change ?

H : Tout de même si l’on prend les sonneries de téléphone, pour le coup le format devient drôlement limité !

FM : Non ça ne sera pas comme ça ! Mais il y a aussi cette histoire du format. Est-ce que les gens vont encore acheter des disques, comment ça va se passer ? Mais je reviens sur cette histoire de droits parce que c’est ce qui nous, artistes, nous permet de vivre. Si on nous enlève ça, il faudra faire un métier à côté, ce que certaines commencent à faire déjà. Même si les maisons de disque arrêtent de nous suivre, nous, on continuera à faire des chansons. Maintenant comment on les exploite, ça je ne sais pas du tout. Mais c’est vraiment mal barré.

H : Pessimiste encore ? (rire)

FM : (rire) Non mais le disque d’or était à 100 000, là il est à 75 000, je ne suis pas pessimiste. Mais ça va redescendre encore et on va se retrouver comme en Belgique. Les ventes de disque chutent considérablement. C’est parce que les habitudes de consommation sont complètement déplacées aussi. Les gens préfèrent investir dans le multimédia, dans la technologie, les ordinateurs …

Il faudra des règles pour ça. Et que dans les mentalités, les choses puissent changer quand même. Que les gens se rendent compte que faire de la musique, c’est quelque chose d’extrêmement coûteux, qu’un album ça coûte cher. Et c’est pareil pour un film. Plus on piratera des films plus ce sera difficile d’être rentable. On n’imagine pas à quel point c’est cher. Enregistrer un album coûte beaucoup d’argent. Si demain ce n’est plus rentable, la qualité artistique des albums va s’en ressentir, c’est évident.  Si demain on n’a plus qu’une semaine de studio au lieu d’un mois … Faudra pas s’étonner de la moindre qualité des albums…

H : Revenons à l’album. « Cachets » parait très difficile à chanter en concert ?!

FM : (étonnement) « Cachets » ? Ah non pas du tout. Au contraire, on s’amuse beaucoup. On le fait à plusieurs, et c’est à ce moment là que j’instaure une sorte de jeu avec le public. J’imagine que le public est réellement malade (il sourit). Sur scène je deviens quelqu’un qui se situe entre le conteur et le journaliste d’investigation, je m’adresse à eux à la fois pour leur raconter une histoire et à la fois pour leur dire qu’ils ne vont vraiment pas bien !

H : Votre titre préféré sur l’album ?

FM : Peut-être « France3 » 

H : Pourquoi ? 

FM : Parce que j’ai eu très peur de l’écrire, j’avais peur qu’il n’y ait pas toute la dimension romanesque que je fantasmais avant lorsque j’ai commencé à écrire les premières phrases. C’est souvent un mystère d’écrire une chanson, on ne sait jamais vraiment comment on va terminer. En plus j’ai vraiment la sensation parfois d’être totalement vide et puis les choses sont venues très rapidement pour ce titre et je ne savais pas si je dévoilais ce qu’avait fait le personnage ou pas. J’avais peur que ce ne soit pas subtil. Je ne sais pas comment expliquer mais en tout cas, je savais que cette chanson était un point d’orgue dans l’histoire et que c’était quelque chose de très important que je ne voulais pas rater. En même temps, on ne contrôle pas la création. On ne peut pas être dans le volontarisme en disant : « je veux absolument réussir ma chanson ». C’est toujours ce que je tente de faire dans une chanson : raconter en un minimum de temps toute une histoire, un univers. Et j’ai la sensation que dans France3, c’est ce qui est le plus réussi.

H : Au niveau de la musique, cela fait bande son d’un film. Tout coule vraiment, on sent un enchaînement de morceau en morceau jusqu’à France3 justement, où ça bascule, où il y a un arrêt dans la musique …

FM : Ce qui faisait  peur dans la création de cette grande plage musicale qui donne l’album, c’est que j’ai écrit vraiment les chansons dans l’ordre. Et d’habitude quand on fait un album, on choisit l’ordre des chansons après, parce qu’il y a une histoire de rythme. Je savais que je devais me faire confiance, que ça devait être quasiment organique, comme une sorte d’horloge interne que je devais avoir par rapport au rythme de l’album. En tout cas j’avais prévenu les gens de la maison de disque avec qui je travaille qu’il était hors de question de mettre la chanson 11 avant la 10, enfin qu’il était hors de question de changer l’ordre. Il fallait que ce bloc là puisse tenir au niveau du rythme et ça c’était un pari parce que je ne savais pas si ça allait s’articuler de manière logique. J’avais très très peur. Donc cette chanson France3 c’était la fin de l’histoire. Je ne savais pas encore qu’il y aurait toute la suite mais pour moi ça aurait pu s’arrêter là.

H : Le format « chanson » était trop serré mais le format album était bien calibré pour ce que vous aviez à raconter

FM : On me dit que l’album est un peu long par rapport à ce qui sort actuellement. Moi ça va, j’écoute des albums longs … J’avais composé d’autres choses, des sortes de plages instrumentales qu’on n’a pas gardées, mais il aurait fallu de la vidéo avec. Du coup il y a des choses que je mets sur scène, même en vidéo, des choses qu’on a filmées mais que l’on garde uniquement pour la scène. Par ce qu’il y a eu un gros travail après. Moi je n’avais pas envie de lâcher le village comme ça. Donc on a poursuivi avec Arnaud Cathrine, on a commencé à écrire des scénarios pour le clip, et puis des petites scénettes, la mise en scène pour les concerts …

H : Le personnage est inspiré de confidences d’après ce que j’ai lu…

FM : De plein de choses forcément. De proches, d’amis, de choses que j’ai pu lire dans les journaux. J’adore cette émission « faites entrer l’accusé » où l’on retrace la vie d’un criminel d’un des grands du banditisme, les moments où ça bascule. Ca fascine beaucoup de gens. Donc ça, ça m’intéressait mais on y met une part de soi aussi, on se projette … La part en nous qui nous inquiète. Là où on a mal, là où parfois on se sent dangereux. Plein de fois, à des moments de vie, on est surpris par nos réactions. On est parfois surpris de voir comment on peut encaisser des choses violentes. La perte par exemple. Comment le corps fait pour supporter ça ? On ne se pose jamais la question pourtant c’est vrai. Ca veut bien dire qu’on est un mystère pour soi-même, qu’on est notre propre mystère.

Moi je sais que je n’ai pas beaucoup de souvenirs. Je n’arrive pas à conserver intacts mes souvenirs. Par contre j’adore observer la vie des autres. Ecouter, et me projeter dans leur vie. Au restaurant, je ne peux pas faire autrement que de regarder la table voisine, épier les discussions et commencer à entrer dans leurs vies, imaginer leurs maisons, leur famille, leurs joies, leurs douleurs, tout ça. Après je pense que si je racontais uniquement ma vie, je ne suis pas sûr que ce soit très passionnant.  Mais forcément on a aussi nos propres fantômes. Et on se sert de ça. De cette matière là pour nourrir nos propres personnages. C’est très important. Après il n’y a pas de hiérarchie dans la peine et la douleur, ni dans la joie. C’est difficile de hiérarchiser en disant un tel souffre plus que l’autre. Une souffrance reste une souffrance et c’est assez curieux comme on peut parfois se nourrir d’une souffrance d’enfant, qu’on a pu vivre. Je me souviens d’un moment. Parce que je faisais beaucoup de piano, je prenais beaucoup de cours et en même temps, j’étais passionné de sport  comme beaucoup d’enfants et je n’ai pas pu aller à un championnat : j’avais un concours de piano. Important. Je répétais beaucoup et je me souviens que mes parents m’avaient dit que voilà, je ne pouvais pas rater le piano. Surtout parce qu’ils savaient qu’il y avait très peu de chances pour que je devienne un grand champion de foot, ce sont des choses que l’on sait rapidement. Et parfois quand on est môme on a du mal à voir les priorités, ce qui est normal. C’était surtout le désir de suivre les copains finalement. Et je me souviens d’une image assez forte ; pour moi,  même si elle est totalement inintéressante pour les autres. C’est lorsque nous étions en voiture pour aller à ce cours de piano  et on était juste derrière le bus qui allait au championnat avec mes amis, mes copains d’école dedans qui me regardaient. Ce n’est rien du tout, c’est un petit malheur de rien du tout et il n’a pas beaucoup d’importance mais sur le coup, j’étais extrêmement malheureux. Mais comme plein d’enfants vivent des petites catastrophes, des petits malheurs. Alors après on écrit, on va se nourrir de ces petites choses là. Et si j’en parle dans une chanson c’est dérisoire mais par contre, si je parle de quelque chose de beaucoup plus grave, il est certain que je vais me nourrir de ce sentiment là et c’est ce sentiment là qui va donner corps à mon personnage et je vais me servir parfois de mes petites noirceurs qui, sur le plan de la création et sur le plan romanesque, n’ont aucun intérêt mais qui par contre, sont la sève de mes personnages.

H : Ca donne une belle chanson en tout cas. C’est l’une de mes préférées. J’aime beaucoup dans cet album les moments « parlés ». Je trouve que c’est ce qui fait l’originalité du projet, ces moments de lecture musicale en fait.

FM : On va retrouver ça avec Arnaud Cathrine en 2008 on sort donc un livre qui sera accompagné d’un CD qui fera je pense la même durée que Rio Baril. On va lire, avec des invités aussi, notre livre. Donc il y aura certains personnages qui seront incarnés par des comédiens par exemple … Et ce sera mis en musique. Il y aura des passages chantés également mais ce sera en gros le négatif de Rio Baril. L’histoire sera complètement différente mais ce que je veux dire c’est qu’il y aura autant de parties chantées qu’il y avait de parties parlées dans Rio Baril et Vis et Versa. Donc ce sera surtout parlé mais il y aura aussi des petits passages chantés aussi.

H : Les projets pour la suite ? Il y a les scènes …

FM : Oui les scènes, on continue, il y a une tournée jusqu’en 2008. Le livre qui sort, peut être en mars. Et puis après … je commence à travailler sur mon prochain album. 

H : Si les travaux le permettent (rires)

FM : Normalement d’ici là j’aurais intégré un local pour commencer parce que là je ne peux pas. Ce n’est pas possible même pour lire, je ne peux rien faire !  Mais voilà, les choses avancent !

Interview réalisée par Isatagada

http://www.myspace.com/florentmarchetmusic

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Une réflexion sur “Florent Marchet – Interview depuis chez lui

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