Rock en Seine 2019, jour 2 : Girl in Red et euh…. Kompromat du jour 1

Je commence ce live report du jour avec des excuses : j’ai en effet délibérément omis de parler de Kompromat hier : difficile de clôturer autrement que sur Robert Smith et sa bande ! Or je suis une fan de la première heure de Julia Delanoë, depuis 2005 très exactement, et la présentation du 1er album de son groupe de l’époque, Mansfield.tya, qu’elle avait fondé avec Carla Pallone. J’ai fait très peu d’interviews dans ma vie, mais Julia en fait partie (deux fois) : elle m’a toujours fascinée.

J’écrivais alors :

La découverte de Mansfield.tya a été une révélation, un choc. Entre Carla et Julia, l’intensité était telle qu’on ne l’oubliera jamais. Dès le premier live, on avait senti cette rage à peine contenue, cette puissance qui contrastait tellement avec la voix d’une pureté à faire mal de Julia comme avec l’érudit violon de Carla, ou avec les corps à l’apparence fragile des deux jeunes femmes.

Peu de rencontres procurent de telles sensations, vous submergent d’une émotion véritable. Ces filles sont à part, de celles qui bouleversent, leur accord est parfait, leur entité d’une force redoutable, les regards qu’elles échangent, indescriptibles. La tension qui les habite fout en l’air, les cris qu’elles vivent entre elles loin du micro déchirent la poitrine, fusillent le cerveau qui n’arrive plus à gérer la multitude d’oppositions. Le masculin côtoie le féminin, la violence la douceur, le rock la chanson, le français l’anglais, le classique la modernité, la poésie l’horreur. L’émotion surtout, est présente sur tous les morceaux.

Artistiquement, Mansfield.TYA sort forcément des sentiers battus et le revendique. Musiciennes confirmées, lettrées, évidemment brillantes, leur talent ne peut pas s’aventurer dans le tiède. Artistiquement hyper pointues, leur soif d’expérimentation peut parfois les amener là où il devient difficile de les suivre : jusqu’à Sexy Sushi par exemple, pour Julia. On n’avait pas franchement adoré même si on n’avait pu que trouver « intéressant » l’extrémisme du parti pris trash (interrogée après un concert sur le grand écart entre les deux projets, sa partenaire avait plaisanté, disant qu’au moins ce que Julia faisait dans Sexy Sushi vivait hors de Mansfield.TYA).

Recherchée – pour ne pas dire élitiste -, leur écriture convoque la culture dont elles assaisonnent généreusement leurs titres, comme pour sélectionner leurs auditeurs. Corpo Inferno, à l’instar de ses prédécesseurs, n’est donc pas exempt de références littéraires ou artistiques, avec plusieurs niveaux de lecture. Depuis Victor Hugo (qui les inspirait déjà par procuration avec Pour oublier je dors sur leur premier album et ici, ses Contemplations), en passant par Proust (Sodome et Gomorrhe) ou Schubert (Der Tod und das Mädchen), on finit par chercher toutes les clés possibles et (in)imaginables, jusqu’à se demander qui pourrait bien être « Gilbert de Clerc » – en se disant que Julia adorerait ça.

Les thèmes sont à l’avenant (la fuite du temps, l’homosexualité, la religion, la mort, la technologie, le nihilisme) et l’atmosphère, plus sombre que jamais. Tandis que les choeurs de sirènes côtoient les chants religieux, la voix est plus souvent parlée que chantée, parfois passée à la machine pour un rendu presque obscène façon film d’horreur.
Mansfield.TYA se joue du glauque, du malsain, réunit les anges et les monstres, la fête et la guerre, le sublime violon de Carla et la froideur du synthétique. Et puis, sur Loup Noir la formation s’offre le luxe d’une très belle collaboration avec Shannon Wright pour un titre mélancolique à souhait, quasi évanescent.

Au final, depuis 2005, on dirait que le fardeau, loin de s’être allégé, a pris un poids tel qu’il devient difficile à porter. Alors, si on ne peut qu’applaudir intellectuellement face à cette érudition, cette intelligence, cette admirable étrangeté, ces prises de risque à répétition, on ne peut pas s’empêcher, quelque part, de se demander jusqu’où cela va bien pouvoir les conduire.

Après la sorte d’exorcisme que fut Sexy Sushi (Julia s’y appelait « Rebeka Warrior »), Kompromat, projet électro d’inspiration allemande qui résulte de la collaboration de Julia avec Vitalic, est finalement une expérience presque assagie. On y retrouve la pureté de la voix de la jeune femme, qui se marie à merveille avec les sons techno et y ajoute sa folie punk. Et comment dire : c’est la classe ! Surtout que Julia sait aussi chanter en allemand, comme vous pourrez le constater ci-dessous :

C’est bien, d’avoir VRAIMENT un truc à raconter pour cet article. En réalité j’en ai un autre (je vous le garde pour la fin). Mais sinon, tout ce que j’ai vu pratiquement ce samedi était sans intérêt, voire désespérant, avec la sensation de n’avoir droit qu’à des artistes de seconde zone pour un festival de cette envergure (et encore, je suis gentille).

En bref, des groupes français qui portent bien leur nom (Kitchies qui revendiquent leur droit au ridicule – bien joué les gars, vous avez clairement réussi, et Catastrophe, qui pense qu’il faut refaire du Fauve ou reprendre Bronsky Beat sans en avoir les capacités vocales), des soi-disant diva soul chiantes à mourir aux musiciens pas toujours en place (coucou Céleste) ou qui foirent carrément leur play-back (la preuve en vidéo pour Jorja Smith, dommage… comme quoi il ne suffit pas d’être une bombasse qui minaude pour incarner véritablement la « révélation néo-soul de l’année » – dixit le programme du festival).

Je passe sur Major Lazer, que notre fils, dans son application à nous faire écouter au moins 5 morceaux le matin même, a surtout réussi à nous en dégoûter complètement. Et je n’insiste pas sur Polo & Pan, qui nous ont accueillis avec la flûte de pan du film La Chèvre, avant de se pavaner en peignoir ou tunique blanche (pour le sosie de Bernard Montiel) et qui m’ont fait l’effet de véritables têtes à claque (ah tiens, ils se sont rencontrés au Baron, sans rire !) : si j’ai pu aimer certains de leurs morceaux en préparant cette édition et que j’en attendais beaucoup en live, il m’a semblé parfaitement inutile de m’infliger leur vue durant tout un concert alors qu’ils me crispaient autant.

Je vais néanmoins remercier les lycéens de Cheshire sur la scène IDF, dont la jeunesse et l’envie d’en découdre m’a fait chaud au coeur, et Jungle, qui a fait un sans faute, même si leur musique ne me touche pas plus que ça (ce qui reste incompréhensible si l’on considère mon amour des percus).

J’en profite pour faire un petit coucou à la jeune femme flippante qui n’a pas hésité à écarter un enfant et à menacer de m’écraser (alors que j’étais assise, elle m’a fort gentiment prévenu, un quart d’heure avant le début du set : « il va falloir que tu bouges car ça va commencer maintenant et je ne vais pas pouvoir faire attention à toi ») pour se retrouver à la barrière et passer son concert à hurler et agiter les bras en direction du danseur / choriste / beau gosse dépoitraillé pour qu’il la remarque (vous serez ravis d’apprendre qu’elle a réussi à récupérer un clin d’œil et un sourire, ce qui l’a fort heureusement calmée avant qu’elle ne m’assomme).

La bonne (et unique) surprise du jour a eu lieu un peu plus tôt dans l’après-midi sur la scène de la cascade, avec Girl in Red, une jeune norvégienne de 20 ans qui « écrit ses titres dans sa chambre », les compose et parfois les produit elle-même.

Tandis que mon homme y va à reculons, imaginant une youtubeuse sans consistance, je m’obstine sans savoir pourquoi à dire qu’on ne sait jamais et que ça pourrait être très bien, la valeur n’attendant pas le nombre des années.

Ai-je envie et besoin de jeunesse, comme un vampire qui s’en nourrirait ?, c’est possible. Toujours est-il que je fais preuve d’une bonne humeur et d’une confiance irraisonnée pour l’heure (presque 18h déjà) et la série de fails qui précède ce concert. Autour de nous, de très nombreux groupes de jeunes filles clairement LGBT sont là depuis un moment, preuve de l’existence d’une fan base déjà très réelle. C’est déjà bon signe, qui se concrétise dès l’entrée de l’artiste, lorsqu’elle arrive en courant avec sa guitare, sa longue chevelure blond-roux au vent, suscitant d’emblée l’enthousiasme de son public et faisant naître un grand sourire chez moi.

Revendiquée dans ses paroles (« It’s not like I get to choose who I love »), on comprend à quel point sa façon d’afficher son homosexualité, aussi franche que naturelle, peut parler à son public. Son look, sans artifice (aucun maquillage, les cheveux lâchés, le tee-shirt et le jean large), exhorte à être soi-même et prouve que l’on peut l’être et faire mouche. Car qui ne voudrait pas lui ressembler, elle qui s’amuse et semble tellement à l’aise, conversant avec son public entre deux titres ou allant carrément slamer (rare pour une femme), visiblement aussi heureuse qu’étonnée d’être là devant tant de monde ? Il ne s’agit pas seulement d’attitude, car la voix est également au rendez-vous, tout comme l’énergie, alors qu’elle saute et court partout sans s’économiser, reprenant son souffle sans pour autant s’arrêter une minute de parler. Cerise sur le gâteau, ses musiciens sont tout aussi généreux, et les guitares sont les plus rock de cette journée !

Bref, pour qui va à Rock en Seine pour sortir de la routine, retrouver son âme d’enfant et en ressortir le coeur tout gonflé d’espoir devant tant de fraîcheur, Girl in Red aura sauvé à elle toute seule ma 2ème journée de festival.

Info : Girl in Red sera à la Gaïté Lyrique avec Isaac Dunbar le 30 octobre 2019

Photos et vidéos (c) Isatagada
Playlist vidéo du samedi sur mon Youtube : cliquez ICI
Lire aussi sur le blog :
  • le compte-rendu du jour 1 (Alice Merton, Balthazar, Jeanne Added, Johnny Marr, The Cure) : ICI
  • le compte rendu du jour 3 (La Chica, Cannibale, Two Doors Cinema Club, Sam Fender, The Murder Capital, Royal Blood, Foals, Aphex Twin) : LA

6 réflexions sur “Rock en Seine 2019, jour 2 : Girl in Red et euh…. Kompromat du jour 1

  1. Le Monde a dit du bien du concert de Polo & Pan… Je suis resté 5 minutes, tellement j’ai trouvé ça ridicule.
    Une journée sauvée par Girl in Red, je suis bien d’accord…
    Heureusement, le dimanche a été une très belle journée 🙂

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