Louis-Jean Cormier – Les grandes artères

LouisJeanCormierLesGrandesArtères

Peut-être n’avez-vous jamais entendu parler de Karkwa. Et sans doute encore moins de Louis-Jean Cormier.
En un sens, si vous êtes ici et que vous me lisez, alors je vous envie presque. Parce que vous avez encore tout à découvrir.

Au Québec pourtant, Louis-Jean Cormier est une légende. Du genre de celle qu’on sélectionne pour jouer au jury dans La Voix, le The Voice de là bas, t’sais.

Le succès est d’abord venu avec Karkwa, le groupe dont il a été le leader pour quatre fantastiques albums et qui explosa là-bas lorsqu’en 2010, Karkwa et ses Chemins de verre raflèrent le prix Polaris (meilleur album de l’année au Canada) aux Broken Social Scene. Une première pour des francophones, qui surprît autant qu’elle ravît les Québécois.

Pour moi ce fut le coup de foudre, de ceux qu’on compte sur les doigts d’une main au cours d’une vie. Karkwa avait tout. Les mélodies, les orchestrations, les textes, l’intelligence et l’humanité. Je les ai aimés comme on n’aime pas si souvent, quand le cœur se gonfle à en exploser. Je les ai découverts si tard que je n’ai pu les voir qu’une seule fois sur scène, et leur album live, acheté par correspondance, m’a réchauffée comme il a pu lorsque la nouvelle de leur séparation m’a glacé le sang, beaucoup trop tôt pour notre si jeune histoire.

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Impossible de passer à la suite après ce coup de massue, de m’intéresser au 1er album de Louis-Jean Cormier en solo. Impossible de « trahir les autres ». Impossible surtout de renoncer à Karkwa. D’accepter.

Difficile de mesurer ses sentiments. Ils commandent et malmènent comme une lame de fond, coupent de toute réflexion rationnelle. Les ruptures sont toujours bien trop douloureuses et définitives avec moi. On ne se refait pas.

Mais comme souvent le temps fait son œuvre et parfois il se ponctue de jolis clins d’œil. C’est ainsi que j’ai croisé la route de 3 minutes sur mer et de Guilhem Valayé (merci Soul Kitchen), dont la musique et les textes m’offrirent des sensations d’une puissance presque identique, sans que je sache alors à quel point ceux-là étaient connectés. Par la voix du français, qui fit office de trait d’union sans le savoir, j’ai donc réécouté du Felix Leclerc et du Louis-Jean Cormier, avant de de le réentendre carrément dans les chœurs du morceau Catapulte à la sortie de l’EP de 3 minutes sur mer.

Puis les semaines et les mois ont passé. Presque deux années. Et voilà qu’en recevant ce 2nd album de Louis-Jean Cormier, la boucle était bouclée.

J’aime ces histoires de relais, de rencontre, ces hasards qui remplissent d’une joie vibrante, qui nourrissent.

LouisJeanCormier

Sur Les Grandes Artères, j’ai retrouvé ces mots à double sens, ces paroles à tiroir qui m’avaient paru si familiers chez Guilhem Valayé et caractérisent si bien l’écriture du québécois. Retrouvé cette voix de velours et cet accent chantant, qui caresse, apaise et bouleverse en même temps pour qui écoute attentivement ce que disent les chansons.

C’est un disque noir que ce disque-là, catalogue de situations (rupture, solitude, dépression, suicide) plus dures les unes que les autres. Malgré cela demeure toujours l’espoir d’un lendemain meilleur, une étincelle qui ne s’éteint jamais vraiment. Il y a cette force, chez les francophones du Québec, qui n’existe pas chez nous. Comme si ce qui allait de soi dans l’Hexagone devait se mériter chez eux, engendrant une sorte d’énergie du désespoir qui prend aux tripes. Ce n’est pas pour rien que les textes font la part belle à l’organique, comme pour nous rappeler notre condition de mortel, faits de chair et de sang. Et aussi qu’il faut se battre, puisque rien n’est jamais acquis. Une certaine leçon d’humilité.

J’ai des chansons préférées. Si tu reviens forcément, le single, brillamment imagé : « J’commence par me peindre la tête / Comme un tourne-disque […] Je me dessine un cœur / En calorifère ».

Mais surtout Saint Michel, l’une des plus réussies, belle synthèse des qualités mélodiques, d’écriture et de coeur de l’auteur. A la fois réflexion sur un monde autocentré devenu fou et exercice poétique emprunt de petites bizarreries qui participent de cette spécificité québécoise qu’on aime tant, comme ce passage du « je » au « tu » qui interpelle : « J’peux voir plus loin / Quand t’as le pied sur le frein ».

Fanfare brandit ses mots en étendard, pas seulement pour résister mais aussi pour continuer à avancer : « Qu’on nous crève les yeux pour avoir vu qu’on s’faisait avoir / J’aime mieux rêver que d’voir sans y croire / Tant qu’il nous reste le coeur et la mémoire / 7200 battements à l’heure comme une fanfare / Pour rougir les grandes artères, jusqu’au trottoir / Dans une marée de lumière comme une fanfare qui reprend chaque soir / J’aime mieux rêver que d’voir sans y croire / Que de blanchir au loin, que de me rasseoir / S’il faut de la douleur,  j’aime mieux brûler que de blanchir au loin / Mais qu’on nous laisse rêver. »

Même dans la très belle Traverser les travaux et son banjo, à fredonner encore et encore en hochant la tête, lancinant comme le mal qu’il dépeint, on perçoit une bienveillance lumineuse comme l’espoir : « C’est tombé comme la noirceur […] Mais moi je serai ton âme soeur j’peux t’aider à sortir d’la brume ».

Car le futur est envisageable, surtout quand on n’est pas seul à bord, comme dans Deux saisons trois quart : « Au travers de tes grands yeux clairs j’peux voir la côte jusqu’à l’autre bord »

C’est clair, Karkwa me manquera encore longtemps et moi non plus, je n’ai pas tout à fait encore rendu les armes : je veux qu’ils se reforment, qu’ils composent à nouveau, je veux les revoir. Musicalement je reste toujours bien plus attachée au groupe, plus rock, plus électrique, à la puissance décuplée. Tout reste possible. Avec le temps.

Par ses Grandes Artères dont la musique et les mots ont fait leur chemin jusqu’au coeur, je suis heureuse d’avoir renoué avec Louis-Jean Cormier, l’une des plumes francophones les plus inspirées et l’un des meilleurs interprètes qui soit. Au monde.

Il est plus que temps que la France s’en aperçoive !

***

Relire la chronique Karkwa – Les chemins de verre : https://isatagada.wordpress.com/2011/10/27/karkwa-les-chemins-de-verre/

***

Edit du 31 août 2016 :

Cinq jours après cette publication, j’ai remis Traverser les travaux. Encore et encore. En boucle. La chanson me restait dans la tête, avec sa mélodie addictive et ce bout de phrase qui heurtait un peu mon oreille : « t’as perdu ton port’bonheur »… »

C’est curieux comme ce sont souvent les paroles qui me font grimacer aux premières écoutes qui finissent par me retenir plus que d’autres. Chez 3 minutes sur mer ça avait aussi été le cas du Canapé (« hier soir sont passés les flics ./ t’avais encore merdé »).

Je crois que je n’aime pas les choses lisses, sur lesquelles mon attention glisserait sans rien pour la retenir. Je crois que j’aime les artistes qui savent me bousculer pour mieux m’accrocher et finalement me kidnapper tout à fait.

Je crois que ce sont ceux qui sont les moins évidents de prime abord qui offrent en réalité les plus grands trésors.

Alors j’aimerais bien revenir aujourd’hui pour vous dire, puisque vous me lisez : je vous en supplie, dans ce monde où tout va si vite, où tout va trop vite, donnez ce temps aux artistes de vous conquérir vraiment, de trouver le chemin de votre coeur. Ils sont ceux que vous aimerez le plus, ensuite. Et ce n’est pas un cadeau que vous leur faites. C’est plutôt un cadeau que vous VOUS faites.

 

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4 réflexions sur “Louis-Jean Cormier – Les grandes artères

  1. «Louis-Jean Cormier est une légende » au Québec, c’est très relatif, quand même.
    Il est surtout devenu très connu du grand public à cause de La Voix.
    Éric Lapointe est une vraie légende lui, à titre de comparaison. Pour le côté «musicale», je te laisse découvrir, ou pas 😉
    Karkwa n’est pas officiellement dissout même si il n’y a pas de nouvelles depuis des années et François Lafontaine, le clavier, lui est complètement parti.
    D’ailleurs, ce dernier a une carrière très riche de sideman et de producteur, pour plein d’artistes très intéressant de la Belle Province, notamment, sa blonde, Marie-Pierre Arthur et aussi Arthur H.
    J’avais vu Arthur H en concert avec Lafontaine et l’excellente section rythmique de Patrick Watson, chose qui ne traverse pas l’Atlantique. Ok , Arthur H, j’avoue, je suis resté fidèle même si ce qu’il fait depuis 15 ans n’a plus rien à voir avec ses débuts.
    En tout cas, merci de faire découvrir JLC à la France !

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    • Bonjour Jérôme ! Merci d’avoir pris le temps de lire et de commenter ! Tu as raison tout est relatif. Mais on ne va pas attendre non plus qu’il soit mort, n’est-ce pas ?😉
      Je ne connais pas Eric Lapointe, seulement Pierre, dont je suis une grande fan. J’irai écouter merci.
      Et j’étais contente de lire dans une interview que Karkwa s’était revu sauf que si François n’y participe plus alors pour moi ça ne sera plus jamais Karkwa. Il est indispensable au son de Karkwa, non ???!!!
      J’espère que davantage de choses traverseront l’Atlantique : ils ne sont pourtant pas si nombreux en francophonie à faire de l’excellente musique, je voudrais tellement que tout le monde puisse découvrir tous ceux-là…
      A bientôt !

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      • Pour Eric Lapointe, c’est un exemple de notoriété local mais musicalement, ne prend pas la peine de chercher, c’est une sorte de Johnny local en plus jeune et plus «écorché».
        Par contre, si tu cherches des artistes d’ici, il y a les Barr Brothers, David Giguère (son disque Casablanca a tourner en boucle pendant des mois), Martin Léon (qui fait surtout de la musique de films depuis quelques années), Philémon Cimon (je préférais son premier EP, maintenant, c’est plus pop), Avec pas d’casque (le leader Stéphane Lafleur est aussi réalisateur de film qui font parti de mon panthéon : En Terrain Connu, Tu dors Nicole, Continental un film sans fusil), Owen Pallett, (installé à Montréal depuis 2 ans tout comme Basia Bulat…
        Et puis y a aussi la scène jazz qui est de haut niveau et qui fricote pas mal avec les gens de la pop…

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