Sufjan Stevens à nu pour Carrie & Lowell

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Le dernier album de Sufjan Stevens est d’une tristesse, d’une désespérance, et en même temps d’une beauté infinie. Et pour cause, puisqu’il a pour thème central le récent décès de sa mère, droguée, schizophrène, et dépressive, laquelle hante tout ce Carrie & Lowell – Lowell Brams étant son beau père, mais aussi, le boss de sa maison de disques Asmathic Kitty.

Sufjan Stevens 2015Rarement Sufjan Stevens aura été plus autobiographique, traitant ici de sa relation tourmentée avec sa famille (sa mère l’a abandonné, c’est son beau-père qui a réussi à rétablir le contact, tout comme il l’a initié à la musique) de l’impact qu’elle a eu sur qui il est, comment il s’est construit loin d’elle, et comment elle a influencé les interactions profondes qui existent pour lui entre la vie, l’amour et la mort.

Chaque chanson en soi pourrait donner lieu à mille interprétations, études longues, analyses fouillées ; comme on le ferait d’un poète moderne ; ce qu’il est évidemment.

Mais avant tout, ce sont les séquelles de l’abandon qui marquent l’écoute, comme si, quelque part, l’homme se demandait toujours s’il était digne d’être aimé… tout en se battant pour garder une certaine foi.

Sufjan Stevens Should have Know better lyricsShould Have Known Better est sans doute, de l’album, le titre le plus emblématique, l’Alpha et l’Omega résumant aussi bien sa vie que le disque tout entier. « When I was 3, 3 maybe 4, she left us at that video store » illustre l’origine de son mal, sa désespérance quant à ce qui est passé et qu’on ne peut changer (« Nothing can be changed / The past is still the past / The bridge to nowhere »). Pourtant la foi en un avenir demeure, un espoir qui finit par l’emporter : « My brother had a daughter / The beauty that she brings / Illumination ».

The Only Thing en rajoute une couche, alors que les jeux sont faits : « I wonder : did you love me at all ? […] How do I live with your ghost ? ». Les références ne manquent pas, pour des questionnements essentiellement sombres… jusqu’à l’entrée en scène de la guitare électrique qui semble nous élever et monter joyeusement vers le ciel. Curieusement, on assiste à une sorte de libération, un autre possible, un Pégase né Sufjan2015-01-09-11.38.33du meurtre d’une autre figure…

L’enfance fondatrice est partout, mais 4th of july (c’est aussi la date de sortie de Illinois, en 2005…) la personnifie le mieux en prenant la forme d’une comptine. Le contraste est plus fort que jamais, pour un véritable tour de force. Car malgré une musique quasi naïve et des rimes pleines de petits surnoms affectueux (« My firefly / little Versailles / star in the sky / dragonfly / my little loon…») le texte est pourtant terrible, explosant plus douloureusement encore avec cette mise en abîme : quoi qu’il en soit nous allons tous vers une seule et même fin : « We’re all gonna die ». Le jugement dernier en musique.

A l’instar d’autres titres, bien plus anciens, et tandis que Sufjan Stevens oscille sans cesse entre légèreté et gravité, découragement et espoir, nuit et lumière, on se repose la question de son homosexualité, profondément liée à la question de la foi (« The strenght of his arm / my lover caught me off gard […] for my my prayer has always been love / what did I do to deserve this » – Drawn to the blood). Déchirement, solitude, l’appel de cette foi reste salutaire pour un homme qui semble, plus que jamais, y chercher des réponses (« Jesus I need you, be near » – John my beloved).

Avec le bruit des doigts qui glissent sur les cordes ou une voix presque toujours chuchotée à l’oreille, les sensations de bien-être sont aussi opposées que possible à la violence des paroles et des tiraillements. Pour l’auditeur, la beauté radieuse de ce spleen, envers et contre tout, attire avec une puissance folle, un peu comme le ferait une sirène dont on sait qu’elle nous mènerait à sa perte en la suivant, mais que l’on suivra quoi qu’il advienne…

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Le dépouillement des arrangements (guitare piquée, nappes de synthé d’une discrétion remarquable) sert d’écrin à cette mise à nu. Pour se livrer, ce retour à une simplicité folk est imparable, loin très loin de la démesure électronique de l’exubérant The Age of Adz. Au fil des tableaux, les chants murmurés racontent leur auteur avec une délicatesse extrême qui fait tendre l’oreille, quand pour tant d’autres anglo saxons, on sait qu’on ne perdrait pas grand chose en se contentant d’absorber seulement la musique.

C’est tout le génie de Sufjan Stevens, qui nous mène à lui irrésistiblement, nous donne envie de pénétrer dans sa sphère intime, de devenir son familier, son confident.

Nul doute, on reconnaît les plus grands dans leur capacité à donner la sensation d’une compréhension réciproque, leur faculté à mettre des mots sur des vécus, des ressentis qui nous sont propres, et de toucher, quelque part, à une sorte d’universalité qui nous concernerait et nous relierait tous.

Si le diable existe, il pourrait bien s’appeler Sufjan Stevens. A moins qu’il ne soit Dieu…

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Photos officielles http://asthmatickitty.com/

Article publié sur Discordance.fr

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