Eiffel – Foule Monstre pour album monstre

Comme un fait exprès, Eiffel n’a véritablement connu le succès qu’avec son précédent album, après avoir été lâchement largué par sa maison de disque (Virgin, ou plutôt EMI, qui les rachetait) en pleine promo d’un Olympia. Désormais chez PIAS dont on a particulièrement goûté les signatures ces derniers temps (dEUS, The Temper Trap,…) la formation bordelaise sort aujourd’hui ce qui s’avère finalement être son premier disque en tant que « groupe français bankable », malgré une discographie déjà impressionnante.

Révélé au grand public avec un succès radiophonique très rock (A tout moment la rue), l’extrait préfigurant Foule Monstre en aura sans doute surpris plus d’un par son habillage pop.
Romain Humeau, pourtant, est avant tout un musicien accompli, loin de l’image cliché du zikos de garage primaire qu’il suscite parfois. Des années au conservatoire (spécialité violon, s’il vous plait) et des parents luthiers ont fait de lui un arrangeur hors pair, qu’il fut notamment pour leurs voisins et amis de Noir Désir.

Parce qu’il joue sur ces contrastes, il ne faut surtout pas s’arrêter à l’âpreté d’un premier contact avec Eiffel. D’autant que le groupe revendique cette dualité : le matériel, la vulgarité parfois (ah, ces horribles crachats sur scène !), l’aspect brut des choses sont DANS la vie tout autant que la création, l’art, un lyrisme évident… La formation a cette sorte de beauté charnelle qui la rend passionnante, à la fois très ancrée dans le réel et néanmoins porteuse d’un onirisme certain, d’un pouvoir d’évocation fort.

De ce fait, on peut longtemps résister à Eiffel, avant d’en trouver la clé. Ensuite, on ne sait plus où donner de la tête. Car le groupe sait tout faire, héritier de Brel et désormais compagnon de Gorillaz (graphisme compris), le disque se promène entre pianos et cordes érudits (les arrangements made in Mister Humeau, enregistrés à Londres, incluent violons, alti, violoncelle et contrebasse) pour s’échapper plus loin avec les cris de Romain l’indomptable, alterne entre grosses guitares rock et douceur de l’acoustique, sonorités électro et même (sur Frères Ennemis) punk, pour finalement ouvrir sa musique vers de nouveaux horizons grâce à l’utilisation de synthés et claviers.

Cultivé, (« Venus from Passiflore a pris forme au sortir d’une visite à l’exposition permanente de Salvador Dali », nous dit la bio), souvent mordant, Romain Humeau aime la langue française comme il se régale de jouer sur les mots (« Prends ma main et Tien An Men », « Allez viens on se saoule, alors que les étoiles filent… un mauvais coton « ) et fait mouche avec intelligence. Les textes sont sincères sans pour autant être « engagés », aspirent à décrire cette époque où tout va si vite, comme s’il fallait, dans l’urgence avant qu’ils ne s’enfuient, graver en chanson tout ce qui était possible de l’être. De l’impact d’Internet (« Non je ne suis pas tout seul, il y a Google ») au Printemps arabe, l’actualité parsème les chansons comme autant de témoignages pour, immanquablement, livrer ça et là quelques blessures de l’âme et d’immuables réflexions sur la place de chacun (et la sienne en particulier) dans un monde immense (Le même train, Foule Monstre, Chanson trouée). « Roi de rien Prince de nulle part », Romain Humeau est un humaniste et un libre penseur qui se souvient d’où il vient. Humble comme rarement dans ce milieu artistique qui perd parfois de vue l’essentiel, l’homme n’oublie ni ce qu’il doit à une fan base dont il entend rester proche (ses lettres régulières, ses traditionnelles discussions d’après concert ou encore ce mémorable Chamade joué au Zénith au milieu d’une fosse assise : du jamais vu !) ni ses amitiés (Bertrand Cantat, à nouveau en featuring sur cet album, pour un dispensable Lust of Power, petit frère de Je m’en irai toujours), quoi qu’on en pense.

Loin du cynisme ambiant sans jamais être gnangnan, l’écriture, en mots comme en musique, est exaltée. Alors même qu’il fut conçu dans une période difficile pour le groupe, c’est comme si l’album s’était fait véhicule, pour mieux s’échapper. S’affranchir un peu, conserver des rêves et un idéal, redonner du sens, transporter ailleurs, la musique serait alors la plus belle façon de continuer à rêver et de donner de l’espoir, d’éprouver des sensations, d’être pleinement vivant. D’ailleurs, on n’a jamais entendu autant d’harmonies vocales, de bruits d’enfants et de chœurs juvéniles que sur ce Foule Monstre qui avoue la maturité de ses auteurs et se tourne vers l’enfance dont l’innocence, indispensable bouée de sauvetage, est aussi la plus belle des promesses d’avenir.

Avec tout cela, on n’est pas loin de penser que ce disque est sans doute le plus bel album d’Eiffel, avec des titres tous plus riches et attachants les uns que les autres. Alors que Romain Humeau n’est pas du genre à s’épancher, Chanson Trouée, poème-fleuve des temps modernes, prend au trippes sur sept bonnes minutes (« Et si la voix est cabossée / Que la chanson est trouée / C’est que certains manquent à l’appel / Je peux sans honte, y chialer ») pour mieux faire entrer « un peu d’air » dans une vie aux voies cabossées. Chaos of myself, d’une durée identique, est tout aussi poignant ; plus personnel encore, il conserve cette même pudeur par le truchement de l’utilisation de la langue anglaise. Musicalement, c’est une petite merveille de power pop britannique, transcendée par la formidable voix de Phoebe Killdeer dont on pourrait comparer la puissance à celle d’une Annie Lenox ; du genre à s’imposer davantage d’écoute en écoute pour devenir indispensable. Libre, qui revient aux basiques rock, est aussi efficace sur disque qu’en concert. Venus from Passiflore démarre sur des sons électroniques pour se sublimer grâce au martèlement d’un piano et à la montée en puissance d’un mariage cordes/guitare/batterie très réussi. Chamade est à jamais le précieux souvenir de tous ceux qui l’ont découvert joué en acoustique au Zénith au milieu de la fosse, de cette « foule monstre » au sein de laquelle le chanteur « (s)e sen(t) des milliers ».

Et on s’arrête là, sous peine de ne plus pouvoir s’arrêter du tout (car on pourrait). Pas tout à fait cependant, car il reste Puerta del angel, enfin, qui est la bombe absolue de ce disque. Chant et guitare espagnols, c(h)œurs purs, beats électro, puis, grandiose, la grosse guitare du génial Nicolas Bonnière qui s’élève et fait naître une émotion intense, de celles qui serrent le ventre et soulèvent la poitrine, de celles qui coupent le souffle aussi sûrement qu’un uppercut, et qu’on ne peut s’empêcher d’écouter en mode repeat. Allez, on s’arrête là on avait dit.

Certes, Eiffel se mérite, mais avec une épaisseur pareille, on vous prévient, le voyage se fera sans billet de retour.

 .

Article publié sur Discordance.fr

Info : Sa semaine de sortie, Foule Monstre est entré en 9ème place des ventes d’album.

Précision (par Sand –  merci !) :  voici très exactement le métier des parents de Romain Humeau. Le père de sieur Humeau est « facteur de clavecins », il les fabrique de A à Z… (source). Sa mère, en plus de décorer les clavecins, enseigne la musique et sévit aussi dans un ensemble de musique baroque (source).

Lire aussi le Live Report de leur concert au Point Ephémère lors de leur pré-tournée ICI.

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