Rufus Wainwright @ la Cigale, 02.05.2012

Rufus Wainwright @ Paris, la Cigale

Deux ans. Deux ans sans Rufus Wainwright en concert à Paris ; lui qui fit de moi une fan le plus sûrement du monde avec des apparitions tous les six mois pour entretenir mon addiction et cela, depuis que j’étais tombée « en amour » avec son piano et son parfaitement inattendu Agnus Dei  en 2005 à l’Olympia. Deux ans voire davantage, si l’on considère les deux derniers concerts à la Cité de la musique puis à Mogador, qui n’étaient pas joyeux en diable, circonstances obligent. Tout est relatif, bien entendu. Mais Rufus nous ayant élevés à la démesure, il semblait bien loin, le temps de ses folies costumées, de ses chorégraphies délirantes et de cette impression qu’il donnait de toujours s’amuser follement.

Pas réellement convaincue par Release the stars ou Days are nights, songs for Lulu ses deux derniers albums, contrariée du remplacement du management que j’appréciais énormément, très fâchée de la suppression sans sommation du forum historique, l’amour s’était d’abord émoussé lentement, pour se muer en une petite colère qui, ces derniers mois, avait pris des allures de fin des haricots. Car s’est bien connu : « il n’y a pas d’amour, seulement des preuves d’amour », et si Rufus et moi entretenions une relation Facebook, on y lirait probablement un énigmatique « c’est compliqué ».

Rufus Wainwright @ Paris, la CigaleL’amour véritable étant ce qu’il est, il suffit de la moindre occasion pour s’adoucir à nouveau, surtout quand cette occasion se trouve être le meilleur album de Rufus Wainwright depuis Want Two. Pour l’avoir chroniqué  et donc, écouté mille fois, je veux dire ici que je n’avais pas été aussi enthousiaste depuis des lustres. Malgré toute l’admiration que j’ai pour le garçon, il ne m’est arrivé que très peu souvent de chantonner ses chansons. Or là c’est tout le contraire ! Rashida en tête, suivie de près par Jericho, puis Bitter Tears, Out Of The Game, Perfect man, Sometimes you need même Song For You et Montauk (que j’avais pourtant jugée très étrange au départ), les deux tiers de l’album se bousculent dans ma tête à un moment ou un autre de la journée. Une vraie surprise. Sans compter l’envie de remettre en boucle le disque sur la platine, jusqu’à la communion avec l’ensemble du clan sur les splendides cornemuses de Candles, magnifique hommage à Kate McGarrigle.

C’est justement avec ce titre que ce concert à la Cigale débutera. Dans la pénombre, à la lueur de quelques bougies, Rufus Wainwright opère la transition avec la tournée précédente en chantant ce titre d’une voix fantastique, entièrement a capella. Cela fait quelques années déjà qu’il a dompté ses respirations, maîtrisé son vibrato ; mais sans le renfort d’aucun instrument, c’est plus impressionnant encore. Cette fois, l’adieu à sa mère semble être consommé. Difficile de faire le deuil d’une maman aussi exceptionnelle (ne lui a-t-elle pas dit un jour : « don’t ever get a job, it will ruin your life » ; quelle maman autre qu’exceptionnelle pourrait donner autant d’amour et de confiance à son enfant avec ce genre de conseil ??), mais c’était une belle idée de chanter ce titre d’entrée de jeu, lui réservant une place à  part dans le set tout en affirmant qu’il est désormais temps de tourner la page.

Rufus Wainwright @ Paris, la Cigale

La transition avec Rashida est presque brutale. Moi qui m’était préparée pour cette chanson-là et l’attendait avec impatience, je suis cueillie par surprise. C’est trop tôt dans le set et me voilà obligée de plonger dans le concert sans avoir eu le temps d’arranger vraiment masque et tuba. Je goûte donc moins que prévu le geste qu’il fait en mimant la robe « quite stunning » de Rashida Jones (il faudra bien un jour qu’il explique le fond de cette histoire entre lui, la fille de Quincy Jones, et Natalie Portman), qui me fait pourtant sourire à chaque écoute et que j’avais déjà aperçu sur une vidéo live. J’adore ce morceau, très drôle et dans la pure tradition familiale (son père est un habitué du genre), en droite lignée d’autres fameuses chansons dans lesquelles Rufus règle ses comptes avec qui a le malheur de les lui inspirer (Brandon Flowers des Killers pour Tulsa, par exemple, dont l’histoire est à lire ici).

 

A la fin du titre, Rufus remercie Jean-Paul Gaultier pour la tenue qu’il porte ce soir. Paris a de la chance car depuis le début de sa tournée, Rufus était resté tristement habillé de noir avec, seule petite fantaisie, une tulipe en bois un  jour ou une écharpe argentée un autre jour. Loin, très loin de la cascade de broches scintillantes qui le caractérisaient, de l’incroyable collier qu’il portait nu sous sa veste de smoking au Casino de Paris en 2005, Rufus Wainwright @ Paris, la Cigaledu costume vert en toile de jouy made in Jean-Charles de Castelbajac en 2007, ou de ses nombreux déguisements. Mais ce soir, son pantalon est hallucinant, entièrement recouvert d’écailles d’or, qui se retournent lorsqu’il passe sa main de bas en haut sur le côté de sa cuisse. Un truc aussi extravagant qu’éblouissant, « so Rufus », complété par des chaussures argentées tout aussi étincelantes, et qui lui donne le sujet de sa première pitrerie de la soirée, alors qu’il met quelques secondes de trop à chercher sa bouteille d’eau sur la scène et fait mine de s’excuser : «  I can’t see anything with this pants !!! » (« je n’y vois rien avec ce pantalon »). Rires dans la salle, ce qui lui permet de présenter le titre Barbara et de dire, en français : « Ce n’est pas une chanson à propos de votre Barbara, c’est pour celle qui fait la publicité ! ». J’ai du mal à ne pas grincer des dents ; je n’apprécie guère que non content d’avoir remplacé Barry Paula et les autres, il écrive EN PLUS une chanson pour cette fameuse « Barbara » – tout auréolée de son expérience avec une certaine Madonna qu’elle puisse être. C’est bien du Rufus, incapable de résister à ce qui brille justement, les vêtements comme le reste.

Après avoir introduit Welcome to The Ball en parlant de sa fille (Viva, née en février dernier), Rufus explique ensuite qu’il a écrit la prochaine chanson Song for you pour son fiancé Jorn qu’il doit épouser cet été à Montauk, mais que celui-ci n’est malheureusement pas là ce soir (« Tonight I was in competition with Pina Baush … I was defeated ! »). Sans insister sur les paroles, la chanson est musicalement et vocalement superbe et la Cigale retient son souffle sous les lumières bleutées, d’autant que sa performance n’empêche pas l’émotion. Rufus fait tellement corps avec sa musique qu’il se balance de droite et de gauche à la manière d’un aveugle, avant de passer de sa voix grave à une voix de tête avec une aisance bluffante.

Les fans de la première heure sont alors comblés lorsqu’il annonce Greek Song (l’un des titres d’autant plus plébiscité qu’il est rare sur scène – je crois que je l’entends à Paris pour la 1ère fois) en évoquant les affres de la Grèce d’aujourd’hui avant de lancer d’un ton léger : « But now, back to the old Greece ! ». Toujours en mode comique pour enchaîner sur April fools , il ironise sur un best of qu’il pourrait faire un jour avec ses « greatest possible hits », lui qui rêve d’un tube classé depuis si longtemps. Malgré la qualité des choristes, c’est sur cette chanson que Martha me manque, elle qu’on ne voit plus sur les concerts de son frère depuis qu’elle mène sa propre carrière solo. Tant que j’y suis, je n’échapperai à une pensée nostalgique pour Joan Waser également, puisqu’avec Martha, elles étaient toutes deux à ses côtés sur les 1ers concerts auxquels j’ai eu la chance d’assister. Après The One You Love, Rufus fait une pause pour laisser la place à Teddy Thompson et Krystel Warren sur deux chansons figurant dans un nouveau DVD à paraître, consacré à sa mère.

Pour ceux qui l’ignorent, Teddy Thompson est le fils de Richard Thompson, l’un des plus grands guitaristes au monde, et ami des Wainwright depuis l’enfance. Je l’avais vu jouer au Nouveau Casino en décembre 2005 en plateau avec Martha, et j’avais adoré. Autant je n’avais pas été séduite par ses chansons seules, autant il avait su me les faire écouter et aimer en live. Il faut dire que le garçon avait su charmer à peu près toute l’assistance avec ses chaussures bicolores, son physique plutôt très agréable, et surtout une voix à vous coller des frissons partout. Un peu retenue par la distance et le fait de le filmer sur Saratoga Summer, j’ai d’ailleurs finalement succombé un peu plus tard lorsqu’il a chanté One Man Guy (laquelle est en réalité une chanson de son père, Rufus Wainwright @ Paris, la CigaleLoudon Wainwright). A ce moment il avait regagné le centre gauche de la scène et se tenait à nouveau à quelques tout petits mètres de moi (j’étais au 2ème rang). Marrant comme de revoir ce passage en vidéo  ne me fait plus le même effet. Il n’empêche que sur le moment, j’étais tellement dedans qu’il aurait fallu me ramasser à la petite cuillère. Je me suis sentie aspirée dans un tourbillon émotionnel comme on ne peut l’être lorsque l’on se trouve aussi proche physiquement de l’œil d’un cyclone. Curieusement (que Rufus me pardonne car je ne suis qu’une fille hétéro, après tout), ça a sans doute été pour moi le moment le plus fort de toute la soirée.

Le rang du devant était occupé par tout une tripotée d’amis de Rufus, dont Lorca Cohen (la fille du grand Léonard, avec laquelle il a conçu sa fille Viva) et Jane Birkin. Prétexte idéal pour une nouvelle plaisanterie : « C’est drôle, dit Rufus entre deux chansons, parce qu’on a eu un souper là, juste avant, et maintenant c’est comme si j’étais monté sur la table … ce qui arrive parfois ! ». Un peu plus tard, il fera encore le pitre à propos d’Hector Berlioz : « J’avais une heure à perdre et je me suis dit : tiens, si j’allais voir ce qui se passe au cimetière de Montmartre. Bon, évidemment il ne se passait rien, mais tout à coup je me retourne et … Oh, tiens, Hector ! ». Ses petites blagues ou ses bons (ou mauvais) mots font partie intégrante de ses concerts et elles nous manquaient un peu ces dernières années. Il faut dire que lors de notre première rencontre à l’Olympia, il avait mis la barre très haut en racontant celle-ci (attention, cette histoire peut heurter la sensibilité de certains) :

« C’est une prostituée qui racole dans les rues. Elle est hyper maquillée, porte une mini jupe plus que suggestive et un tee-shirt flash et ultra moulant, avec écrit « JESUS » en gros. Jésus, justement, passe par là et outré, s’approche d’elle : vous ne pouvez pas porter le nom du Christ comme ça enfin ! ! ! Et elle de répliquer « ah bon ? Mais je croyais que c’était écrit « Je suce » (accent canadien accentué à dessein).

De l’écriture d’un opéra à la blague craignos, Rufus Wainwright ne craint jamais d’être le champion des extrêmes. C’est sans doute pour cela qu’il a su fidéliser ainsi ceux qui le suivent : bien sûr, on aime Rufus pour sa musique (Out Of The Game et Jericho étaient magistrales, un peu plus tard dans le concert, et je me suis aperçue que je connaissais encore les paroles de Going To A Town par coeur), mais s’il fait la différence avec tant d’autres, c’est pour sa capacité à faire le spectacle et en même temps, à créer le lien entre lui et ceux qui sont venus l’écouter. Avec le temps, on en vient à connaître un nombre incalculable de détails sur sa vie, ses amours, ses amitiés, sa famille. A chaque concert son lot d’anecdotes ou ses musiciens parfois très proches de lui (outre Teddy Thompson son ami d’enfance donc, Brad Alberta, le bassiste de la tournée, est le mari de sa soeur Martha, et Krystel Warren lui a été présentée par Hugh Coltman, également présent dans la salle) mettent davantage en valeur son humanité et nous l’attachent bien plus sûrement que tout le reste.

L’autre spécialité de Rufus Wainwright est de commettre des erreurs. Ainsi, s’il nous a offert une calamiteuse version de Je suis venue te dire que je m’en vais, les vrais fans vous feront remarquer avant tout la façon qu’il a de se dandiner pour masquer sa déconfiture dans ces moments-là, ce qui ne leur donne qu’une seule envie : celle de le défendre davantage. On le soupçonnerait presque de faire exprès de se planter à chaque concert pour faire naître les cris d’amour spontanés comme encore une fois ce soir sur The Art Teacher au piano, l’une de ses meilleures chansons, pas seulement pour sa musique mais pour l’histoire qu’elle raconte (« we love you ! »).

Si on l’a encore trouvé timide sur ce concert où il n’a semblé se lâcher vraiment que sur le dernier titre Bitter Tears*, on sait que Rufus Wainwright est du genre à monter en puissance tout au long de ses tournées. Rufus Wainwright @ Paris, la CigaleIl y a donc fort à parier que le concert aux Folies Bergères le 10 décembre prochain le verra plus décomplexé encore, ce qui nous a un peu manqué.

Mais pour ma part, cela faisait bien depuis son Trianon en novembre 2007 que je ne m’étais pas autant amusée, poussant l’enthousiasme jusqu’à l’attendre à l’entrée des artistes pour lui dire tout le bien que je pensais de son dernier album et lui faire signer la setlist.

Si on ajoute à cela les amis revus ou ceux rencontrés ce soir là, la discussion avec Hugh Coltman après le concert (en concert ce mercredi 9 mai 22h30 à la Flèche d’Or à l’occasion de la sortie de son dernier EP), et la drôle de non-rencontre avec Nicolas Leroux qui sortait justement de son propre concert au Divan du Monde (il faudra que je vous raconte notre non-collaboration un de ces quatre), je suis rentrée chez moi sur un petit nuage et dans un tel état d’excitation que j’ai eu un mal fou à trouver le sommeil.

Si j’avais une baguette magique, je ferais en sorte que la vie soit belle comme ça tous les jours de l’année.

 

Photos et Vidéos (c) Isatagada 

* dernier sur la setlist uniquement, car Rufus Wainwright n’a pas pu s’empêcher de revenir une ultime fois sur scène pour chanter La Complainte de la Butte… à Paris !

Cécile, Laurent, Isatagada, Thierry et Amaury - Photo Pascal Iphone Laurent

Setlit Rufus Wainwright Paris la Cigale  2012Setlist : Candles, Rashida, Barbara, Walcome to The Ball, Sonf Of You, Greek Song, April Fools, The One You Love, Saratoga Summer (Teddy Thompson), Krystle Warren (I don’t know), Respectable, Out Of The Game, Jericho, Sometimes You Need, Perfect Man, One Man Guy, Going To A Town, Montauk, 14th Street, The Art Teacher, Je suis venu te dire que je m’en vais, Bitter Tears, La Complainte De La Butte.

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5 réflexions sur “Rufus Wainwright @ la Cigale, 02.05.2012

  1. Tant à dire mais je me contenterai de te remercier pour ce billet qui me permettra de revenir dans ces beaux souvenirs de concert. Mon premier concert de Rufus Wainwright. J’ai été moi aussi très touché par ce « One Man Guy ».

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