Prima Donna, un opéra de Rufus Wainwright

La création d’opéra n’étant pas légion, une première est donc forcément exceptionnelle. Elle l’est d’autant plus lorsque l’événement a lieu à Manchester, que le compositeur n’est autre que l’artiste pop Rufus Wainwright, et qu’il s’offre une arrivée remarquée en chapeau haut de forme et canne à pommeau, au bras de son boy-friend Jorn en canotier, façon Verdi et Puccini.

Rufus Wainwright est toujours mystérieusement inconnu en France – ou peu s’en faut – malgré qu’il soit l’auteur de six albums originaux aussi brillants qu’inclassables (Poses et Want Two en tête), qu’il compte d’innombrables participations à des B.O. de films (Moulin Rouge, Aviator, Shrek, Brokeback Mountain et autres Bridget Jones) ou encore, qu’il donnât récemment à l’Olympia un (tout aussi dramatique que) triomphal concert hommage à Judy Garland.

C’est pourtant bien un Opéra que le Metropolitan Opera de New-York lui commanda, avant de faire marche arrière en découvrant que le livret était écrit dans la langue de Bizet, plutôt que dans celle de Shakespeare. Devant l’absence de réaction française pour en obtenir la première (un comble dans ce contexte), l’Angleterre s’empara de l’aubaine pour programmer Prima Donna en clôture du festival international de Manchester, deux ans après le « Monkey » de Damon Albarn.

Tout est bien finalement, car cette programmation anglaise permet de donner l’opéra bien plus tôt que New-York n’aurait pu le faire. Ce qui comptait évidemment pour Rufus wainwright, dont la mère, Kate Mac Garrigle, se battait contre un cancer (« même si elle va bien aujourd’hui*, à l’époque, je n’étais pas prêt à prendre ce pari » déclara t’il au Times).

Rufus Wainwright, fan d’Opéra depuis son jeune âge, a toujours clamé qu’il souhaitait en écrire un. On lui a souvent reproché, notamment lors de la sortie de son album Want One, une tendance très « opératique » à faire dans l’excès : trop de chœurs, trop d’instruments, (plus récemment) trop de cuivres, trop de manières voire, pour reprendre la petite phrase du film Amadeus : « trop de notes ». Au point que, s’il n’existait pas de terme pour caractériser son style de musique, il en fut inventé un : celui de « Popéra ».

Paris, le 14 juillet 1970.

Sur des violons légers comme un décor sonore de nuit d’été, le rideau s’ouvre sur l’immense photographie d’un bouche grande ouverte, entre chant et cri. Régine Saint Laurent est seule dans son grand appartement parisien, après une nouvelle nuit de cauchemar. Elle se revoit, vêtue d’une longue cape violette dont la majesté épouse parfaitement son triomphe, refermer les portes de la scène (de la hauteur d’un immeuble, les portes, rêve oblige) pour ce qui devait être la dernière fois. Car depuis six ans et cette représentation de l‘opéra «Aliénor», la grande Régine St Laurent n’a plus jamais pu chanter.

Entrée de Marie, la femme de chambre, qui semble tout droit sortie d’un remake de «chantons sous la pluie» et ne fait partie de la maison que depuis quelques semaines. Elle la voit bouleversée et accepte l’invitation de Régine St Laurent à prendre un café («ou du thé»), satisfaisant ainsi son besoin suppliant de compagnie. Encouragée par sa maitresse, elle lui confie ses problème domestiques alors qu’une boite décor apparait sur la gauche de la scène, dans laquelle un homme visiblement alcoolique casse des assiettes contre les murs d’une cuisine en formica vert. Finalement, «Madame» embraye sur la narration de ses cauchemars, nés semble t‘il d’un traumatisme survenu six années auparavant, lors de cette dernière représentation. L’attention que la petite bonne porte aux peurs de sa patronne déplait au maître d’hôtel des lieux, Philippe (en extravagant manteau de renard crème et costume vert cru) qui ne compte pas laisser qui que soit entraver le retour de la célèbre cantatrice à la scène (et à un possible retour aux fastes d’antan) alors que celle-ci s’apprête à reprendre le rôle titre d’Aliénor d‘Aquitaine. L’arrivée d’un journaliste, André Le Tourneur, fan absolu de la soprano avec qui elle tentera de chanter le duo phare de la pièce, fera ressurgir ses démons et, sa voix l’abandonnant, un flash back de sa dernière performance et de ce qui l’amena à tout arrêter. On n’en dira pas plus, excepté quelques mots du final, pour lequel l’orchestre parvient à rendre les explosions d’un feu d’artifice vu depuis les toits de Montmartre, pour un ultime air que l’on fredonne encore.

Prima Donna porte en lui beaucoup de son auteur. Rufus Wainwright, en effet, y a mis de lui-même, et pas qu’un peu. On y retrouve sa propre vie d‘artiste, avec toutes ses étapes : le star system, le pire cauchemar (perdre sa voix), les relations avec la presse mais aussi avec les fans (la signature de l’autographe sur le torse offert du portier sent le vécu), jusqu’à la morale de l’histoire, livrée dans le dernier aria («les feux d’artifice sont finis, ils n’auront pas duré longtemps … je reste»), où l’on découvre avec stupeur que celui qui clame partout qu’il n’envisage pas autre chose que le succès est, contrairement à ce qu’il martèle, parfaitement conscient de la superficialité et de l’éphémère de la gloire. On y retrouve de sa vie privée, aussi : l’homosexualité (la relation entre Philippe et François), un certain regard sur les relations homme / femme, qu’il doit probablement à ses parents (l’homme est coléreux et surtout, traître, et désinvolte de surcroît), son amour pour l’opéra, à travers la référence à Mme Butterfly qu’il avait déjà esquissée dans le vidéo clip de son titre « April Fools » (1er album éponyme), et le soin apporté aux costumes et au décor, souvent somptueux.

Reste le plus important, la musique. Avec un orchestre de près de soixante-dix musiciens (qu‘on aurait aimé entendre plus encore depuis les hauteurs du Théâtre Palace de Manchester), Rufus Wainwright n’a pas livré une comédie musicale, mais bien un véritable opéra, avec une ouverture, un final, des montées en puissance et des airs qui marquent (outre le duet et le final, l‘air de Marie «Paris n‘est pas la Picardie» déclencha un tonnerre d‘applaudissements).

Certainement, il se trouvera des critiques, on en trouve toujours. Mais Rufus Wainwright, du haut de ses trente-cinq ans, a fait avec Prima Donna une entrée méritée dans le monde très fermé des compositeurs d’opéra. Pour le prochain (parions dès à présent qu‘il y aura un prochain), on pourra seulement souhaiter une dramaturgie plus forte, un travail plus long sur certains airs complexes, mais surtout plus encore de Rufus, sans la moindre retenue.

Car c’est définitivement en laissant parler Rufus Wainwright, que Rufus Wainwright est à son meilleur.

On attend désormais, après Manchester, Londres, et Toronto, une possible représentation parisienne. Pourquoi pas un 14 juillet ?

Toutes les photos sur http://www.flickr.com/photos/isatagada/sets/72157621342280615/

Article publié sur Le-HibOO.com

(*) Kate McGarrigle décédera quelques mois plus tard, le 18 janvier 2010 

 
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Une réflexion sur “Prima Donna, un opéra de Rufus Wainwright

  1. ah oui ! Rufus en France pour plusieurs dates à travers la France. Comme toi, je m’interroge sur l’absence de reconnaissance en France.
    Bizzzzzzzzzz
    Valy

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