Relire André Gide

« Me voici tout contraint par mon passé. Pas un geste, aujourd’hui, que ce que j’étais hier ne détermine. Mais celui que je suis en cet instant, subit, fugace, irremplaçable, échappe…
Ah ! pouvoir échapper à moi-même ! Je bondirais par-dessus la contrainte où le respect de moi-même m’a soumis. Ma narine est ouverte aux vents. Ah ! Lever l’ancre, et pour la plus téméraire aventure… Et que cela ne tirât point à conséquence pour demain.

Mon esprit s’achoppe à ce mot : conséquence. La conséquence de nos actes; la conséquence avec moi-même. N’attendrai-je plus de moi qu’une suite ? Conséquence; compromissions; cheminement tracé par avance. Je veux ne plus marcher, mais bondir; d’un coup de jarret repousser, renier mon passé; n’avoir plus à tenir de promesses : j’en ai trop fait ! Avenir, que je t’aimerais infidèle !
Quel vent de mer ou de montagne emportera ton essor, ma pensée ? Oiseau bleu, frémissant et battant de l’aile, tu restes sur cette extrême roche escarpée; aussi loin que peut te porter le présent, tu t’avances, et de tout ton regard déjà tu t’élances, tu t’évades dans l’avenir.
Ô inquiétudes nouvelles ! Questions pas encore posées !… Mon tourment d’hier m’a lassé; j’en ai surépuisé l’amertume; je n’y crois plus; et je me penche sur le gouffre avenir sans vertige. Vents de l’abîme, emportez-moi !« 

(André Gide, Les Nouvelles Nourritures, 1935)

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