Suicide, d’Edouard Levé (ou « ces articles qui vous font acheter des livres »)


Pas la première fois qu’un Article de TELERAMA me fait acheter un livre. Le dernier qui m’a convaincu illico concernait « Un Roman Russe » d’Emmanuel Carrère. Je ne me souviens pas de l’auteur et pourtant, je l’en remercie encore. Moi qui n’avait vraiment aimé que les auteurs classiques (et morts), j’avais enfin trouvé une oeuvre de littérature chez un écrivain contemporain.

Je suis donc allée dans ma librairie préférée (MillePages, à Vincennes, où l’on peut encore parler avec des gens qui sont des libraires et non des vendeurs), pour m’apercevoir que je faisais partie d’une sorte de communauté.
– Vous avez lu l’article de Télérama ?  m’a demandé le type à la caisse.
Ce n’était pas tellement une question, plutôt une affirmation.
– Oui ! Vous aussi ?
Nous avons échangé un regard de bonne intelligence. C’était évident. Nous avons souri.

Le livre est peut-être mauvais qui sait, l’aventure m’est déjà arrivée (voir mon billet sur Tom est mort, de Marie Darrieussecq). 

Quoi qu’il advienne, cette histoire avant l’histoire, je la range dans mon tiroir aux moments précieux.


Suicide n’est pas un livre comme les autres. On le dit de beaucoup de livres, mais cette fois c’est justifié. D’ailleurs, est-ce encore un livre ? A la lecture des premiers mots résonne bien une voix d’écrivain. Mais qui vient d’outre-tombe. Le 15 octobre dernier, Edouard Levé s’est pendu, quelques jours après avoir remis son manuscrit à Paul Otchakovsky-Laurens, son éditeur. Un geste terrible, bouleversant, indissociable, qu’on le veuille ou non, de l’ouvrage lui-même, dont la mort volontaire est le centre. En mettant brutalement fin à ses jours, Levé a provoqué une sorte de fracture temporelle qui brouille la chronologie, l’avant, l’après, ce qui est antérieur, ce qui est posthume. Que son geste ait été prémédité ou non, nul ne le saura. Reste qu’il donne à son œuvre un caractère insensé, sans équivalent dans l’histoire de la littérature. Comme si Levé était parvenu à fusionner vie, écriture et art dans un geste esthétique absolu mais calme.

Célébrer la vie malgré tout, voilà en effet l’ambition paradoxale du livre. Dans Suicide, stèle curieusement sourde au pathos, le narrateur s’adresse à un ami suicidé une vingtaine d’années plus tôt. Le « tu » employé instaure une chaleur que la langue « blanche » et nette tempère aussitôt. On y retrouve ce monochrome en mots qui avait tant marqué dans Autoportrait (2005), ce catalogue raisonné d’assertions concises où l’auteur se décrivait sobrement sous toutes les coutures du quotidien. Cette fois, le narrateur sonde l’ami, ses humeurs, ses goûts, son détachement ou sa forte présence au monde. Au fil des pages, il apparaît de plus en plus clairement que cet ami est un alter ego, un miroir tendu. A travers cet ami disparu, Levé continue de parler de lui-même et, de fait, aussi de son… suicide. « Ton suicide rend plus intense la vie de ceux qui t’ont survécu. Si l’ennui les menace, ou si l’absurdité de leur vie jaillit au détour d’un miroir cruel, qu’ils se souviennent de toi, et la douleur d’exister leur semble préférable à l’inquiétude de ne plus être. Ce que tu ne vois plus, ils le regardent. Ce que tu n’entends plus, ils l’écoutent. […] Tu es cette lumière noire mais intense qui, depuis ta nuit, éclaire à nouveau le jour qu’ils ne voyaient plus. »

Il y a bien de la souffrance dans ces pages, mais elle est mise à distance. Elle serait bien trop complaisante et sans doute trompeuse. « Ta vie fut moins triste que ton suicide ne le laisse penser », assure le narrateur. Si Levé enquête dans ce livre, ce n’est pas pour trouver des raisons au suicide, mais pour éclairer le mystère même de l’existence. Suicide est un cheminement autour d’un noyau dur, qui serait moins une vérité intime qu’une vérité universelle. Nul égotisme ici, c’est le tour de force magistral. Levé ne cesse de parler de lui comme d’un autre, cet inconnu, cet étranger inépuisable, ce gouffre sans fond.

« Ton suicide rend plus intense la vie de ceux
qui t’ont survécu. Si l’ennui les menace,
ou si l’absurdité de leur vie jaillit
au détour d’un miroir cruel, qu’ils se souviennent
de toi, et la douleur d’exister leur semble
préférable à l’inquiétude de ne plus être. »
 

On l’avait rencontré il y a trois ans, au moment de son Autoportrait. Des détails, après coup glaçants, nous reviennent, comme ce long mannequin qui trônait dans son atelier et dont Levé nous avait dit sur un ton bonhomme : « Il est moulé à ma taille, c’est pour faire un pendu. » On avait pris ces propos pour une excentricité. Car Levé n’avait rien d’une personne sinistre, au contraire. Il nous avait paru drôle, fin, affable, tout comme son travail, qui n’avait rien d’intimidant. C’est aussi ce qui faisait le prix de cet auteur, à l’origine plasticien : il était l’un des rares à suivre une voie assez conceptuelle et exigeante tout en parlant à tout le monde.

Après des études à l’Essec, il avait soudain bifurqué vers les arts plastiques. Et avait alors choisi la photographie comme moyen d’expression. Sa première pièce est une série autour d’inconnus portant le même nom que des artistes célèbres défunts. Contactés par téléphone, Fernand Léger, Henri Michaux, Eugène Delacroix viennent poser pour lui. La simple apposition du nom et des portraits produit aussitôt une impression de trouble identitaire.

Les autres sont-ils comme moi ?
Et moi, qui suis-je vraiment ? Vieilles hantises que Levé a mises totalement à plat, sans émotion, avec un regard froid mais très précis. Cette méthode, appliquée pareillement dans les livres et dans les photos, a produit des univers pleins d’une inquiétante étrangeté, des imaginaires proches du rêve. « La première œuvre d’art qu’on voit, ce sont nos rêves », nous avait confié Levé. Sa singularité est d’avoir créé des rêves impersonnels. Des mises en scène impassibles comme Fictions, cette série assez funèbre de photos en noir et blanc où des personnes accomplissent des rituels incongrus dont le sens nous échappe. Ou comme Pornographie, son travail photographique le plus fameux, où l’on voit des couples habillés mimer des scènes de film porno. Curieuses postures là aussi, entre danse grotesque et culte de l’entreprise libérale. Absurde et curieusement excitant. En recouvrant la chair, Levé la renforce.

L’obscénité n’était pas son fort.
Levé préférait épurer, aplanir, effacer  – il avait supprimé tous les noms propres et les dates dans des articles de presse pour composer un ready-made ouvert à toutes les fictions (Journal). Il dépassait la mode, le narcissisme ou le name-dropping, ce « jeu » qui consiste à glisser des noms de célébrités dans un texte, une discussion. Il était à la fois de son temps et décalé, d’une autre époque, plus classique, plus spirituelle – on peut trouver des traces de sacré dans son travail. Même Œuvres, catalogue incroyable de cinq cent trente-trois projets d’œuvres d’art (performances, peintures, installations, etc.), tient parfois du traité scientifique de la Renaissance, alors même que tout l’art contemporain y semble répertorié !

Levé est resté artiste dans ses livres. Mais avec Suicide, il est passé à autre chose, au récit qu’on ne lui connaissait pas, lui qui était plus attaché à une forme de poésie non poétique. On connaît pas mal d’écrivains expérimentateurs qui s’approchent de l’art conceptuel, mais l’inverse est moins vrai. Levé est devenu écrivain à part entière avec Suicide, livre promis à ne pas disparaître, livre trop perturbant pour être un jour caduc. Durer, voilà curieusement ce que Levé a réussi à faire, lui qui a toujours joué à cache-cache, avec le spectateur, avec le lecteur, avec lui-même, les trois se confondant souvent. Qui était-il au fond ? On ne le saura jamais, même si des milliers de signes étoilés nous guident. Levé a avancé sur un chemin qu’il n’a cessé d’obscurcir à mesure qu’il le clarifiait .

Jacques Morice

Télérama n° 3046 – 28 mai 2008
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