A Laurent

Il avait sans doute 27 ans, comme la mariée, ma cousine, avec lequel il avait été à l’école, à Orléans. Il était châtain foncé, avec des yeux bleus foncés eux aussi, et un long sourire droit qui barrait son visage. Il portait l’uniforme de marin, le blazer bleu à boutons dorés, les épaulettes, la casquette blanche, peut-être même les gants. Il était beau et avait fière allure. Bien entendu, il avait fait une entrée remarquée dans l’église.

Après la cérémonie, nous étions attardés sur le porche, félicitant les mariés, embrassant les cousins, les amis. Quelques voitures étaient garées là, dont une magnifique décapotable bleue aux sièges en cuir beige, que mon fils de dix ans dévorait des yeux. Sa petite sœur était partie dans la voiture de collection avec les autres enfants d’honneur ; lui était resté là, sur le parvis, blême de jalousie.

–  » Dis maman, s’il te plaît, je peux partir dans la voiture décapotable ?  »

J’ai souri bien sûr, devant ses yeux qui brillaient. Mais j’ai répondu que non, évidemment.

Mon cousin est intervenu :

–  » Ah mais si, je viens de discuter avec le propriétaire, il est super sympa, je suis sûr qu’il sera d’accord !  »

 » Il  » est arrivé.  » Il  » était le marin, forcément. Et  » il  » a accepté avec un grand sourire.

J’ai ouvert la portière passager, suis parvenue avec difficulté à faire basculer le fauteuil afin que mon fils, fier comme Artaban, puisse prendre place sur la banquette arrière, à côté de la superbe casquette blanche, tandis que mon marin s’excusait de ne pas m’aider :

–  » Je suis désolée, je ne sais pas bien comment ça marche  »

Il n’avait pas l’air de savoir comment se rendre ensuite sur le lieu de la réception, et j’entendais les mots des autres qui fusaient derrière mon dos, alors que je tentais de lui expliquer la route :

–  » Vas-y, monte avec lui !  »

Tous avaient l’air de trouver ça très amusant et je riais moi aussi en protestant, embarrassée devant cette insistance. Enfin tout de même, ça ne serait pas convenable !

Je suis montée finalement, j’ai cédé tout à coup sans savoir trop pourquoi, poussée par les injonctions joyeuses des invités. Après tout pourquoi pas ? C’était vraiment sympa tout ce décorum, la belle voiture, le galant officier … La grande classe.

Le père de la mariée à écarté les invités pour faire place à notre équipage, mon fils jubilait, tout cela était très théâtral.

Au premier carrefour il allait se lancer dans la mauvaise direction. Je me suis dit que j’avais bien fait de venir pour lui indiquer le chemin. Il était très réservé, c’est donc moi qui me suis présentée et lui ai posé des questions.

Il s’appelait Laurent et ma cousine était une amie presque d’enfance. Il avait ce sourire un peu lointain qui ne le quittait pas. Il me donnait du  » vous  » à chaque phrase ; peut-être parce qu’il était trop bien élevé, ou trop intimidé. Moi j’étais devenue une  » dame « , et donc un peu vexée : le  » vous « , c’est le vieillissement…

En arrivant à la Nouzillère il nous a déposé au pied de la grille pour que nous n’ayons pas à marcher depuis le parking. S’il m’avait fait un baisemain en sortant de la voiture je crois que cela ne m’aurait pas plus étonnée que cela …

Dans la soirée nous nous sommes croisés d’abord, et avons échangé un sourire. Plus tard il m’a invitée à danser un rock. J’étais terriblement gênée, j’avais peur aussi d’être ridicule : je n’avais jamais appris à danser. Il était très gentil et plein de tact, me rassurant. C’était très agréable, j’y ai pris beaucoup de plaisir en fin de compte. Il en a invité beaucoup d’autres. C’est l’avantage qu’il y a à danser le rock : on n’est jamais vraiment seul et ce n’est pas incongru d’inviter une fille à danser. Un peu plus tard encore il m’a demandé de lui présenter mon mari. Avec le recul, si je lui avais prêté une plus grande attention je me serais rendue compte que ce garçon là, s’il n’était jamais vraiment seul, n’était pas non plus avec qui que ce soit.

Il était tard à présent, les rocks avaient laissé la place à de la musique plus électro, et Laurent errait entre les danseurs depuis un moment. Toujours seul. Toujours avec son sourire lointain qui ne le quittait pas.

–  » Tu n’aimes pas tellement ce style de musique on dirait ?  »

Il m’a répondu sans réellement le faire, accentuant simplement un peu plus le dessin de ses lèvres. Je ne savais pas trop quoi faire d’autre ni quoi lui dire. Pourtant j’aurais bien voulu.

Il ne devait pas être loin de deux heures du matin lorsque je l’ai trouvé assis sur les marches devant l’immense tente dressée là pour la fête. Bien entendu il était encore seul. Et je me suis assise à côté de lui. Quelque chose n’allait pas, manifestement. J’étais incapable de laisser passer ça.

A force d’insistance il a fini par se laisser aller. Il naviguait depuis des années sans réellement prendre de vacances. Pour des périodes de trois mois chaque fois, sans rester assez longtemps entre chaque voyage pour reprendre pied complètement. Bien sûr son travail était content de lui, il était félicité et progressait régulièrement. Mais il n’avait ni appartement ni voiture (la belle décapotable était une location) ni rien à lui vraiment. Avec ce sentiment de plus en plus fort de ne rien construire, alors qu’il voyait ses amis restés à terre évoluer.

–  »  Je n’ai rien dans ma vie. Je me sens largué. Je ne connais pas les musiques dont vous parlez. Ni parfois certains mots ou certaines expressions qui sont nées pendant que j’étais en mer.  »

Surtout, il avouait se sentir très seul et avait conscience que pour construire une relation de qualité avec quelqu’un, il fallait du temps.

–  » Et moi je n’en ai pas  » constatait-il

Il faisait nuit noire sur ces marches, et je ne savais pas quoi lui répondre. Pendant tout le temps où il a bien voulu me parler il avait cet éternel sourire que je savais désormais être un sourire triste, un paravent. Je ne crois pas me tromper en disant que des larmes ont certainement dû couler sur ses joues. Avec la nuit l’honneur était sauf. Il n’était pas du genre à fondre en larmes en public dans les bras d’une inconnue de toute façon. Sa retenue était presque plus poignante encore que le reste. Il disait que d’autres avaient une fiancée, quelqu’un qui les attendait, qui était là en référence alors qu’ils étaient loin, qui pouvait donner des nouvelles et garder le lien…

J’y ai pensé toute la nuit. A ce contraste saisissant entre les apparences légères et parfaites et la réalité de ce garçon qui était avant tout profondément malheureux. A toute cette souffrance à laquelle je ne pouvais apporter aucune réponse.

Je l’ai revu le lendemain matin, lui ai dit à quel point ce qu’il m’avait dit m’avait retournée. Il souriait toujours. A bien voulu me laisser une adresse mail. A modéré ses confidences en disant qu’il n’avait accosté que la veille et que c’était toujours difficile. Mais qu’il allait chercher un appartement sur Paris et que ça irait mieux. Il n’était pas fier, ni n’a eu l’air d’avoir eu honte de ce qu’il m’avait dit. Pas du tout. Je dirais plutôt qu’il était digne. C’est idiot à dire sans doute mais il était très émouvant.

Je lui ai écrit un mail dès le lundi. Il y a plus d’une semaine de cela. Je n’ai pas eu d’accusé de réception. Peut-être que ce n’était pas la bonne adresse.

J’ai raconté l’histoire autour de moi, je n’arrivais pas à m’en détacher. Bien longtemps que quelqu’un ne m’avait bouleversée à ce point. J’aurais tellement voulu faire quelque chose pour lui tout en sachant à quel point c’était bête de s’imaginer pouvoir faire quoi que ce soit.

Anthony a eu une très courte version de cette histoire au milieu d’un mail que je lui ai adressé. Je disais comme ça m’avait touchée, et que ce serait un beau sujet de chanson, non ? Il m’a répondu qu’en effet, et que si je voulais lui en dire un peu plus … Puis deux heures plus tard, avant que je n’ai ajouté quoi que ce soit, il m’a envoyé le message suivant :

–  » Laisse tomber pour les détails. J’ai déjà écrit la chanson  »

Ce samedi à Lille, il m’a fait ce cadeau de la chanter. Et je n’ose rien ajouter d’autre de peur de ne plus être à la hauteur de tout cela …

Publicités

9 réflexions sur “A Laurent

  1. Mon marin s’est marié !
    Je lui souhaite beaucoup de bonheur et de constructions. C’était il y a des années mais j’y pense encore parfois. A ce jour et à celui du concert à l’Entrepôt, des mois plus tard.

    J'aime

  2. lol nan t’inquiète, c’est juste typiquement moi quand une pensée en appelle une autre puis une autre et encore une autre. Le chemin est tellement tordu pour arriver du point A au point B qu’il y a de quoi se paumer en route j’avoue 😉
    L’histoire de Laurent m’a fait dériver sur un tout autre sujet. A la base il s’agissait « juste » d’un garçon seul parce qu’il n’avait pas assez de temps à terre pour construire quoi que ce soit. A l’arrivée j’ai pensé aussi que la première image de ce type là m’avait impressionée, et que sans mon fils je ne serais naturellement pas allée vers lui. Je n’ai pas gardé l’oeil rivé sur lui toute la soirée mais j’ai beau essayer de me souvenir, je ne crois pas l’avoir vu discuter tellement avec d’autres. Il était seul. D’où cette reflexion que je me suis faite sur ces personnes qui avait l’air de tout avoir et vers lesquels ont n’allait pas, souvent par complexe. Et à qui, du coup, il manquait souvent l’essentiel, en tout cas à mes yeux…
    Je ne sais pas si je suis plus claire …
    Bisous !

    J'aime

  3. Merci tout le monde.

    Le truc qui me rend dingue, c’est que sans mon fiston je serai restée là à glousser bêtement devant la belle voiture et le bel uniforme. Je ne me serai jamais interessée à ce garçon à qui tout avait l’air de sourire et qui réunissait tellement de clichés.

    Je me pose plein de questions. J’ai l’impression qu’on passe son temps à se comparer aux autres en ne voyant que ce qu’il y a d’enviable, et que l’on rate l’essentiel. J’ai le sentiment qu’on ne va jamais vers ceux qui portent la réussite comme un étendard. J’ai le sentiment d’une énorme méprise et que ce sont très certainement ceux là qui sont probablement les plus seuls et partant, les plus malheureux.

    Je me souviens aussi de ce que quelq’un m’a raconté. Qu’à un mariage où le placement était libre à table, personne ne s’était assis avec un couple dont l’homme était un célèbre animateur télé. La personne qui m’a rapporté cette histoire assurait que cet homme pourtant était très simple et abordable, très sympathique et chaleureux.

    Le vrai bonheur, je ne le conçois pas sans la chaleur humaine. Je ne pourrais pas vivre sans les échanges que j’entretiens avec ceux qui m’entourent … Je plains profondément les personnes qui donnent l’impression de briller tellement ou d’être de tels « wineurs » que cela en devient un handicap insurmontable pour les aborder. A présent j’efforcerai de garder à l’esprit que bien que le simple fait de les avoir en face de moi me dévalorise automatiquement (à mes propres yeux); ils ne sont pas moins humains que moi, qu’ils sont certainement plus seuls et que pourquoi pas, c’est peut-être MOI qu’ils envient après tout ?

    Sacré leçon.

    J'aime

  4. C’est « drôle » comme ça peut me parler ton histoire, j’ai plus qu’envie d’entendre cette chanson aussi 🙂
    Je n’avais pas vu ça au mariage…

    Bisous ma soeurette 😉
    Xav

    J'aime

Laissez un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s